L’humiliation engendre la violence

L’humiliation engendre la violence

ALM : Une thèse longuement défendue lors de la rencontre à laquelle vous avez pris part avance que les obstacles majeurs à la paix ne sont autres que la colère et la culpabilité?
Leïla Chahid : Il s’agit d’une interprétation quelque peu faussée d’Abraham Ségal. Je dis que la communauté internationale est en grande partie responsable de l’échec des solutions du problème israélo-palestinien. Elle n’a pas assumé sa responsabilité d’appliquer du droit international. Il y a des résolutions à même d’amener une solution et qui existent depuis des décennies dans les tiroirs des Nations Unies. Je pense que cette non application s’explique par deux obstacles. Le premier est lié à la culpabilité du monde occidental à l’égard du génocide perpétré contre le peuple juif du temps du nazisme. Et l’Etat d’Israël est perçu comme étant l’Etat des rescapés. Il est donc au dessus du droit. Mais en le mettant au dessus du droit, la communauté internationale l’a rendu hors de la loi. La culpabilité ne rattrapera pas la responsabilité du génocide. Par contre, elle va acculer l’Etat d’Israël à rester en guerre pendant longtemps. Parce que lorsqu’on laisse un général comme Sharon faire ce qu’il veut, il ira toujours plus loin.
On le voit d’ailleurs. Le deuxième complexe dont souffre le monde occidental est celui de la colonisation. Il a été responsable de la colonisation de la Palestine à travers le mandat britannique. Les Anglais ont cru qu’ils avaient le droit d’offrir la Palestine à un autre pays qui s’appelle Israël. Or, ils n’avaient aucun droit. Le droit dans le monde revient au peuple qui est souverain. Et personne n’a le droit de dire que cette terre qui était palestinienne est désormais israélienne sauf les Palestiniens eux-mêmes. Lui seul peut dire que passés 56 ans, il peut maintenant partager sa terre avec Israël et donner sa légitimité à Israël.
Par quoi devrait-on commencer dans ce cas pour sortir de ce gouffre ?
Pour que les Européens, à commencer par les Britanniques, deviennent des acteurs dans la résolution de ce conflit, il faut qu’ils fassent leur mea culpa et demandent pardon aux Palestiniens d’avoir offert leur pays à une partie tierce alors qu’ils n’ont été pas propriétaires. Si on ne dépasse pas ces deux complexes qui sont partie prenante de la mémoire de l’Europe, aucune construction de la paix ne peut être envisagée.
Le problème au Moyen-Orient, est-il politique ou bien religieux et culturel ?
Le problème n’est absolument pas religieux, encore moins culturel. Il est avant tout politique, national. C’est un conflit qui oppose Israéliens et Palestiniens. Les Juifs et les Arabes ne sont pas opposés, ils se sont enrichis mutuellement en créant l’Andalousie dont Fès est le meilleur exemple. Ce conflit a certes des dimensions qui aujourd’hui peuvent être religieuses, étant donné qu’il existe un islamisme politique, un fondamentalisme juif militant. Il faut répondre à ce défi dans toutes ses dimensions religieuses comme culturelles. Car on ne peut pas parler d’une culture de paix comme c’était le cas à Fès, s’il n’y a pas une réalité de paix. Comment parler de paix alors que la guerre bat son plein en Irak et en Palestine. Il faut créer des réalités de paix. Ou au moins d’un début de paix. Et tous ceux qui prétendent qu’ils veulent la paix doivent y prendre part. On ne pas se dire pour la paix quand on se cloître chez soi et on se contente de suivre l’évolution du conflit à travers la télévision. Que chacun agisse à son niveau.
Alors que les discours vont dans le sens de la nécessité de trouver un moyen d’instaurer la paix au Proche-Orient, la confrontation ne cesse d’aller crescendo sur le terrain. Ne trouvez pas que cette situation est paradoxale ?
La plupart des gens sont en effet d’accord sur l’égalité des droits et sur la nécessité de mettre fin à ce conflit. Mais sur le terrain, les choses empirent. Il faut que les citoyens forment des alliances entre eux pour se faire entendre de leurs gouvernements. Ceux qui prennent des décisions, allant dans le sens de la guerre ou de la paix, ne sont autres que les gouvernements. Mais il faut que les citoyens qui ont une influence sur leurs gouvernements, que ce soit aux Etats-Unis, en France ou au Maroc, s’activent pour devenir plus efficaces dans leurs revendications.
Mais on parle également d’une culture de haine qui dépasse les sphères politiques pour s’élargir aux peuples…
La culture de haine est la conséquence normale d’une situation qui produit de la haine, à savoir l’humiliation. L’humiliation qui naît d’une situation d’occupation. Il ne peut y avoir d’occupation militaire sans produire d’humiliation, donc haine, résistance et violence. Mettre fin à cette haine, revient à mettre fin à la situation qui la favorise. Après, on peut commencer à parler. Sinon, la haine prend le dessus sur tout le reste. On l’a vu en Irak. Comment voulez-vous que les images de tortures d’Irakiens par des soldats américains n’entraînent pas de violence. Arrêter la haine en Irak ne peut se faire qu’en arrêtant d’abord les tortures et l’occupation. En Palestine, il faut d’abord arrêter les destructions des maisons à Rafah et l’occupation militaire israélienne dans les territoires. La haine tombera d’elle-même.
Quelle est d’après vous, la véritable finalité de la politique israélienne de destruction des maisons ?
L’alibi, c’est qu’il y a des tunnels sous les maisons et qui sont utilisés pour l’acheminement de la contrebande d’armes. Il est vrai que des tunnels existent depuis 37 ans. Un pays occupé, qui plus est pauvre a automatiquement recours à la contrebande. Mais comment se fait-il qu’on ait pas détruit ces maisons avant ? Pourquoi ne pas boucher les tunnels, au lieu de détruire les maisons ? La réalité c’est qu’il s’agit d’un châtiment collectif. Exactement comme fait l’armée américaine en Irak. Lorsqu’il y a une résistance dans un quartier, on détruit tout le quartier, et non seulement les poches de résistance qui s’y cachent. On détruit les maisons, l’économie…Une technique utilisée par toutes les puissances coloniales dans le monde. Et il ne faut pas tomber dans le mensonge.

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