Polémique autour de la visite de Kadhafi

Du fond de sa tente bédouine préchauffée et installée dans les jardins de Marigny, le Raïs libyen Mouammar Kadhafi peut savou-rer son premier triomphe, celui d’avoir, par sa simple présence, été le premier à faire craquer l’échafaudage de l’ouverture politique voulue par Nicolas Sarkozy. Il a réussi là où l’incontournable Chine de Hu Jintao et la puissante Russie de Vladimir Poutine ont échoué. Ironie de l’histoire et hasard du calendrier, Mouammar Kadhafi foule le sol français un 10 décembre, Journée mondiale des droits de l’Homme, 59e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Cette étrange coïncidence ne fait que jeter l’huile sur le feu de la contestation.
Deux ministres de cette ouverture n’ont pas résisté à la tentation de tirer à boulets rouges sur cette visite, mettant à mal la solidarité gouvernementale et critiquant ouvertement les choix de leur mentor Nicolas Sarkozy. La première est Rama Yade, la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme dont l’absence avait été mondialement remarquée lors de la dernière visite du président français en Chine. Dans une interview au «Parisien», elle pilonne la visite de Kadhafi avec une rare violence : «Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort».
Dans sa charge contre Mouam-mar Kadhafi, Rama Yade utilise un étrange langage pour fixer les ambitions de cette visite, du pain béni pour les psychologues : «Je ne pense pas qu’on puisse se contenter d’une déclaration de virginité du colonel Kadhafi pour lui signer un chèque en blanc. Il faut lui demander des garanties (…) C’est comme l’amour, ce sont les preuves qui comptent, donc qu’il apporte les preuves et que les provocations cessent». L’autre personnalité gouvernementale à avoir des difficultés manifestes à dissimuler son embarras n’est autre que le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner qui, sous un prétexte diplomatique d’être retenu à Bruxelles, a boudé le dîner officiel donné à l’Elysée en l’honneur de Kadhafi. Il s’interroge à haute voix sur l’opportunité de recevoir le guide libyen : «Nos industriels, en ces temps difficiles, doivent-ils laisser le marché libyen à leurs concurrents européens, eux aussi férus des droits de l’Homme? C’est tout le pari de la diplomatie française: encourager ceux qui souhaitent regagner la communauté internationale, et vont en accepter les règles. Sans être dupes. En ne cessant pas d’être vigilant. Et sans obligation d’enthousiasme».
Ce craquement au sein de l’édifice gouvernemental n’a pas échappé au leader centriste François Bayrou, président du tout nouveau MoDem et qui ne rate aucune occasion pour flinguer l’action et l’œuvre de Nicolas Sarkozy. Il commence d’abord par inviter les deux rebelles du moment à «mettre leurs actes en accord avec leurs paroles» avant de s’interroger : «Comment voulez-vous qu’un chef de la diplomatie, un ministre des Affaires étrangères puisse utiliser des mots aussi forts que «je suis en train de manger mon chapeau». S’il est en train de manger son chapeau, M. Kouchner devrait en tirer les conclusions, de la même manière que Rama Yade». Nicolas Sarkozy n’a pas encore répondu à ces positions de mauvaise humeur exprimées par Rama Yade et Bernard Kouchner. Il est difficile de croire qu’il n’en était pas prévenu à l’avance et que ces sorties critiques, qui démontrent toutes fois les limites du grand écart, figure imposée aux symboles de la gauche qui ont épousé l’ère Sarkozy, n’aient pas bénéficié de sa bénédiction. Provisoirement, Il a demandé à son Premier ministre François Fillon, en visite en Argentine de formuler la réponse : «Que les donneurs de leçons tournent sept fois leur langue dans leur bouche ! Laisser les infirmières bulgares croupir dans les geôles libyennes, cela aurait été un crime».
Il n’est toutefois pas exclu que cette visite de Mouammar Kadhafi et les remous qu’elle a provoqués, les fissures qu’elle a montrées, n’accélèrent la réflexion de Nicolas Sarkozy sur un possible remaniement gouvernemental que les gazettes françaises les plus informées donnent pour l’après-élections municipales de mars prochain.

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