Presse : les raisons d’une crise très française

Confrontée à la révolution numérique et à l’arrivée des gratuits, la presse quotidienne nationale (PQN) est devenue synonyme de secteur en crise. Au point que la couverture de The Economist du 26 août lançait : "Who killed the newspaper ?" ("Qui a tué le journal ?"). Le magazine indiquait que les quotidiens devaient repenser profondément leur stratégie s’ils ne voulaient pas être entreposés au musée !
La presse écrite traverse une crise conjoncturelle et structurelle, dont certains maux sont spécifiques à la France. «La presse quotidienne française est à un moment crucial de son histoire : les tendances au ralentissement dans les pays industrialisés se conjuguent à des problèmes propres au contexte historique, institutionnel et économique français», souligne Jean-Marie Charon, sociologue au CNRS, et auteur de La Presse quotidienne (128 pages, 8,50 €, La Découverte).
La difficile survie de France Soir, les problèmes de Libération, dont les pertes financières s’accroissent tandis que se réduit son lectorat, comme les appels à l’aide de l’Etat lancés par L’Humanité fournissent autant d’exemples récents d’une crise qui sévit depuis des décennies. Les chiffres de la presse quotidienne nationale en France la traduisent.
Depuis vingt ans, on ne compte plus les journaux nationaux disparus : Le Matin de Paris, Le Quotidien de Paris, Infomatin… Et selon l’OJD, la diffusion de la PQN a baissé de 17,8 % en dix ans, de 1,93 % en 2005 ! Le nombre de quotidiens achetés par habitant dans l’Hexagone a également chuté : de 360 quotidiens pour 1 000 habitants en 1946, il est passé à 140 aujourd’hui, faisant de la France la lanterne rouge de l’Europe. «Malgré les tentatives des éditeurs de changer de formule pour être plus attractifs, ou d’ajouter des produits dérivés (DVD, livres, etc.), rien n’a pu enrayer la chute», explique la direction du développement des médias (DDM, qui dépend du ministère de la Culture et de la Communication) dans sa dernière étude annuelle publiée en juillet.
Le chiffre d’affaires de la PQN a baissé de 15,7 % depuis 1990 (à 875 millions d’euros). Les lecteurs de PQN sont encore 8,125 millions, selon les chiffres 2005 de l’EPIQ (Etude de la presse d’information quotidienne), qui mesure le lectorat des quotidiens, mais leur nombre se raréfie régulièrement. La baisse de la diffusion entraîne le repli du chiffre d’affaires publicitaire : – 45 % en cinq ans, selon l’Institut de recherches et d’études publicitaires (IREP), de 569 millions d’euros en 1990 à 373 millions en 2005. Au profit des journaux gratuits et d’Internet.
Plusieurs facteurs expliquent le recul de la PQN en France, dont la faiblesse du réseau de distribution. Il faut parfois faire des kilomètres pour trouver son journal. En dix ans, de 1995 à 2005, le nombre de points de vente est passé de 33 540 à 29 274. Un millier d’entre eux ont été fermés en 2005, 559 ont été créés.
"Lorsqu’un point de vente ferme, 30 % des ventes de quotidiens sont perdues", fait remarquer le SPQN (Syndicat de la presse quotidienne nationale, nouveau nom du Syndicat de la presse parisienne). Pour enrayer ce mouvement, le SPQN a signé un accord avec les Nouvelles messageries de la presse parisienne (NMPP) pour créer des points de vente de quotidiens dans les magasins de proximité comme les supérettes ou les boulangeries… Les NMPP distribuent en moyenne 2,5 milliards d’exemplaires chaque année, soit 550 000 tonnes de journaux.
A la faiblesse des perspectives de recettes provenant de la publicité et de la vente s’ajoute une structure financière fragile. «Les fonds propres des entreprises de presse n’excédaient pas, en 1995, 31 % du total du bilan, alors que ce ratio dépassait 40 % en moyenne pour les entreprises des biens de consommation courante», indique la DDM. Un ratio qui n’a malheureusement pas dû s’améliorer depuis, comme en témoignent les recapitalisations auxquelles ont dû procéder de nombreux titres. Car les quotidiens rentables sont rares : La Croix, Les Echos ou L’Equipe.
Même si sa situation se redresse, Le Monde est resté déficitaire en 2005, comme La Tribune (LVMH), qui prépare une nouvelle formule tournée vers le Web. Le Figaro, racheté par le groupe de Serge Dassault en juin 2004, ne doit son équilibre qu’à l’appui du groupe. "Les entreprises de presse qui résistent le mieux sont situées sur des niches thématiques porteuses (le sport ou l’économie), ou appartiennent à un groupe de communication multi-support", indiquait un rapport du cabinet Syndex réalisé en 2005 pour le comité d’entreprise de Libération. Autre paramètre de la crise, les coûts d’impression.
En France, ils sont parmi les plus élevés d’Europe (2,3 fois plus chers qu’ailleurs) selon le SPQN, qui ajoute que "les contraintes sociales dans les imprimeries pénalisent les coûts". La presse bénéficie depuis longtemps de subventions, de l’ordre de 800 millions d’euros par an de 2001 à 2006, selon le Syndex.
Elles ont surtout été destinées à la modernisation des imprimeries et à la prise en charge de coûts sociaux du départ des ouvriers du Livre CGT. Mais "les aides existantes n’ont pas permis d’enrayer la baisse du lectorat ni la diminution du nombre de titres et la concentration du secteur, aujourd’hui dominé par deux groupes d’industriels de l’armement", indiquait, en 2004, le rapport de l’ancien sénateur chevénementiste Paul Loridant, faisant allusion à Dassault et Lagardère. Ces aides directes et indirectes (allégement des tarifs postaux, TVA réduite, exonération de la taxe professionnelle, aide aux quotidiens à faibles ressources publicitaires) n’ont pas non plus contribué à baisser les prix de revient.
«L’ère du numérique a créé un nouveau monde qui bouleverse l’industrie médiatique, son économie comme ses usages», soulignait, en juin, Serge July. Le temps consacré à la lecture de journaux baisse d’année en année : en 2005, il était d’environ 30 minutes par jour, alors que la télévision totalisait 3 h 23. Et 27 289 millions de Français, âgés de 11 ans et plus, sont des internautes, soit un Français sur deux, selon Médiamétrie.
«En dix ans, les dépenses consacrées à la téléphonie et à Internet dans le budget moyen des Français ont doublé, passant de 3 % à 6%», précise Thierry Fabre, directeur des médias au BIPE (Bureau d’informations et de prévisions économiques). Une tendance qui va s’accroissant. En 2005, la part du budget consacrée à la presse quotidienne est la plus faible du total (0,28 %), celle consacrée à la presse magazine, pourtant très riche et très lue en France – et concurrente des quotidiens – est à peine plus élevée (0,49%). Dernier facteur de la crise, la presse quotidienne, en France, est chère. De 1970 à 2002, le prix moyen des quotidiens a progressé deux fois plus vite que l’indice général des prix.
Les lecteurs sont de moins en moins fidèles et zappent de plus en plus. Surtout les jeunes, pour qui l’achat d’un quotidien n’est plus un réflexe, les informations étant déjà connues par le biais du Net, de la radio ou du mobile. Que vont devenir ces nouvelles générations pour qui la presse, c’est d’abord le contact avec les gratuits? «Sous la pression des exigences du marché à l’heure de la numérisation généralisée, la presse écrite est sommée de choisir entre ses deux natures : bien immatériel d’intérêt général et marchandise classique», analysait Michel Muller, secrétaire général de la Filpac CGT (Fédération des travailleurs des industries du livre, du papier et de la communication), dans son rapport de juin 2005 pour le Conseil économique et social.
«Le modèle économique de naguère, fondé sur les seuls revenus de la vente et de la publicité, est rendu obsolète par l’accès gratuit à l’information et la segmentation des pratiques», souligne de son côté Anne Granet, consultante à l’IFRA (Association internationale pour les journaux et les médias).
L’Institut Montaigne vient de publier Comment sauver la presse quotidienne d’information nationale, un rapport qui envisage une dizaine de propositions pour la relancer. Il préconise une aide de 1,3 milliard d’euros sur trois ans, "pour restructurer le secteur de l’impression, optimiser la distribution et lever définitivement les blocages liés au Syndicat du livre CGT et à la convention des journalistes". Il propose de supprimer le monopole détenu par la CGT dans les imprimeries, de réviser la convention collective de la presse quotidienne… Mais les stratégies passent forcément par le numérique.
Au début du Web, les quotidiens avaient bâti leur site sur le modèle du "site compagnon". Désormais, c’est une toute autre approche qui doit être choisie, les éditeurs vendant leur contenu via téléphone, assistants personnels, etc.
Des journaux américains comme The New York Times et The Washington Post ou britanniques comme The Times proposent des contenus vidéo sur leurs sites. Libération va lancer une web-radio.
Autre voie, l’impression numérique des journaux sur de grands copieurs, présents aux quatre coins du globe, ou sur du papier électronique, comme le testent Les Echos depuis quelques mois.
Si la situation est préoccupante, l’innovation peut encore la transformer. Ce qui explique que l’éditeur allemand Axel Springer, constatant que "le marché des quotidiens est sous-développé" en France, souhaite y lancer un quotidien populaire sur le modèle du Bild. Des modèles fonctionnent, comme le montre The Guardian, qui, avec sa nouvelle formule, a relancé ses ventes en Grande-Bretagne dans un marché pourtant très concurrentiel.
Mais surtout, le quotidien reste un enjeu essentiel au sein de la démocratie. «La presse écrite reste le média de référence», souligne Francis Morel, président du SPQN et directeur général du Figaro. Dans ce contexte, la notion de valeur ajoutée du journal devient un enjeu, les journaux devant repenser leur rapport au lecteur et retisser le lien avec lui. Le phénomène des blogs montre la volonté de lecteurs de participer au débat.
«Certes, le tableau n’est pas fameux, écrivait Bruno Frappat, président du directoire du groupe Bayard, dans un éditorial paru dans La Croix le 3 juillet, mais des ressorts existent pour la presse de qualité, dont le rôle dans le fonctionnement de la démocratie n’est pas le moindre, dès lors que ses actionnaires se font une certaine idée de leur mission où la finance doit servir l’intelligence et non pas l’écraser ou l’outrager.»

• Pascale Santi
Le Monde (01.09.06)

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