Yossi Beilin : «L’initiative de Genève a joué son rôle»

Yossi Beilin : «L’initiative de Genève a joué son rôle»


Aujourd’hui Le Maroc : Pourquoi pensez-vous que l’initiative de Genève, dont vous êtes le père, a influé sur Ariel Sharon? Est-ce que son entourage le reconnaît ?
Yossi Beilin : Pas seulement son entourage mais lui-même en personne. Sharon a donné une interview au New York Times en avril dernier. Et lorsqu’on lui a demandé pourquoi, après des années à la tête du gouvernement, il a décidé soudain, de sortir de Gaza, il a répondu que c’était en raison de l’initiative de Genève. Celui-ci a obtenu un soutien considérable du côté palestinien comme du côté israélien, ainsi que dans le monde arabe et finalement dans le monde entier. Il a donc craint que s’il ne prenait pas sa propre initiative, le monde lui imposerait une solution du type de celle que nous proposions. Or, la solution de Genève est inacceptable à ses yeux parce qu’il n’est pas prêt à payer le prix d’un accord de paix israélo-palestinien. Il a préféré une démarche unilatérale parce qu’il a senti deux choses. D’abord, du point de vue idéologique, il savait qu’il serait tranquille parce que Gaza n’est pas une partie d’Eretz Israël. Et deuxièmement, il savait que le public israélien ne s’opposerait pas a son initiative, au point de lui rendre difficile la sortie de Gaza. Or, je cite là des propos de Sharon lui-même, ce n’est pas des interprétations sur ce qu’il a dit.

Oui mais vous le prenez au premier degré ou vous pensez qu’il a eu une certaine façon de présenter les choses ? Vous le dites vous-même : ce que Sharon dit et ce qu’il pense ce ne sont pas toujours la même chose…
C’est exact et c’est pourquoi  ce n’est pas parce qu’il le dit que c’est forcément comme ça. Mais le fait même qu’il dise que l’initiative de Genève l’a poussé à sortir de Gaza est très significatif.
Genève a joué un rôle. Peut-être que la  «feuille de route» a joué un rôle encore plus grand et que, en fait, Sharon ne veut pas de la «feuille de route».

Croyez-vous que la campagne électorale israélienne sera dominée par des thèmes économiques et sociaux ? Ou bien que les questions de sécurité et celles des rapports israélo-arabes seront prépondérantes comme d’habitude ?
Sans doute, c’est la somme des deux sujets qui définit une ligne politique. Cette dichotomie n’existe pas. La campagne ne portera pas que sur les thèmes économiques et sociaux. Du reste, le Parti travailliste aura un problème pour en faire un sujet central, car il a été partenaire d’une cohabitation dont il est sorti il n’y a qu’un mois. Comment croyez-vous qu’il pourra attaquer ce gouvernement qui a mené une politique sociale aussi cruelle ? Et le fait qu’un homme nouveau dirige cette formation n’en fait pas un nouveau parti. C’est pourquoi je ne crois pas qu’il y ait une chance sérieuse de voir le social devenir un sujet central de cette campagne. Le sujet central sera la paix. Et là, Amir Perets a une vraie position. Il souhaite qu’on arrive à un accord définitif. Il est même prêt à une mise en œuvre de la feuille de route pour permettre l’application d’un accord sur le fond. Mais il dit : Je ne diviserai pas Jérusalem. Or, celui qui dit qu’il veut un accord définitif et qu’il ne divisera pas Jérusalem n’a pas la moindre chance d’y arriver.

Amir Perets a dit par le passé qu’il était prêt à le faire, mais il s’est corrigé dernièrement parce qu’il est en campagne…
Je ne suis pas prêt à l’accepter. Un leader politique qui ment au public ne peut pas être un leader politique. Comme s’il était devenu acceptable qu’avant chaque élection, on puisse affirmer des choses pour dire ensuite : «Non, non, je n’ai pas voulu dire ça». Mais pour moi, ce n’est pas une façon responsable d’être un leader. A mes yeux, un homme politique doit être droit. Et s’il dit qu’il ne divisera pas Jérusalem, alors il ne le fera pas. Et s’il ne divise pas Jérusalem, il n’y aura pas de paix.
C’est pourquoi la discussion sera très dure. Comment arrive-t-on vraiment à la paix, comment arrive-t-on à un arrangement politique, qui est le partenaire palestinien, quand commence-t-on la discussion avec lui, etc.. Parce qu’en effet, les problèmes sécuritaires et diplomatiques sont dominants dans toutes les campagnes électorales israéliennes. Et je pense que ce sera ainsi tant que nous n’aurons pas la paix.

Une question presque personnelle pour conclure. Quand vous regardez les choix de Shimon Peres avec qui vous avez combattu durant de nombreuses années, est-ce que vous n’avez pas de la peine ?
La décision de Shimon Peres de rejoindre le parti de Sharon est une décision tragique à mes yeux. Vraiment tragique. Je ne peux pas le comprendre. Je suis sûr que s’il avait été élu à la tête du Parti travailliste, il dirait que Sharon est son plus grand rival, un homme avec qui il est impossible de faire avancer la paix. Le fait qu’il dise aujourd’hui que Sharon est l’homme qui fera avancer les choses ne découle pas d’une conclusion intime. Ce n’est pas la conséquence d’une analyse froide mais parce qu’il a été repoussé par son Parti. Je suis vraiment désolé qu’il n’ait pu être élu à la tête du parti travailliste. Mais je suis encore plus désolé des conséquences de sa non-élection.

Etant donné son prestige, quel exemple donne-t-il au pays et à la classe politique ?
L’exemple de l’attitude qu’il ne faut pas avoir. Je pense que ce passage d’un parti à l’autre est insupportable Avec toutes les erreurs que Peres a faites dans le passé, je crois que cette décision-là n’est pas idéologique mais une réaction à un moment précis. Parce que Sharon avait un grand intérêt pour que Peres le rejoigne. Etant donné ce qu’il représente auprès des Travaillistes, il était l’homme le plus efficace pour donner une légitimité à son entreprise. Et à mon grand regret, il a obtenu la légitimation qu’il cherchait.

Propos recueillis par Y. Toker

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