Anouar Zyne: «La politique, c’est un acte de combat non un acte de constat»

Anouar Zyne: «La politique, c’est un acte de combat non un acte de constat»

Entretien avec Anouar Zyne, écrivain

ALM : Par le sous-titre : « Debout le Maroc des justes », pourquoi vous adressez-vous aux seules personnes justes ?

Anouar Zyne : Par justes, je veux désigner ces milliers de citoyens marocains ordinaires qui, au quotidien, font des choses extraordinaires. Par leurs actes, ce sont des héros sans recherche de gloire. Elles et ils neutralisent les tensions, évitent les conflits, anticipent sur les confrontations, et donnent de leur être pour maintenir ou créer la paix sociale. Elles et ils sont l’instituteur qui transforme une classe délabrée en salle de cours avec peu de moyens, le médecin qui, dans l’épuisement de sa garde de nuit, trouve encore le sourire et l’énergie pour servir ses patients, le journaliste qui milite pour informer son lecteur, le fonctionnaire au guichet qui va au-delà de la procédure pour faciliter la vie aux administrés, et tant d’autres justes qui font cela et bien plus encore. Elles et ils sont justes dans la mesure où ils rendent justice et le font avec justesse.

Il est difficile de rassembler une panoplie d’éléments dans un seul ouvrage. Comment avez-vous procédé pour l’écrire ?

Comme l’écrivait René Char, cité récemment à juste titre par Christiane Taubira, «L’exercice de la vie, quelques combats au dénouement sans solution mais aux motifs valides, m’ont appris à regarder la personne humaine sous l’angle du ciel dont le bleu d’orage lui est le plus favorable.» A travers un parcours personnel, allant des fresques ineffaçables des toitures du quartier Mers Sultan à Casablanca jusqu’aux ornements des Parlements mexicain et colombien où j’ai eu le plaisir de représenter mon pays, j’ai raté bien des choses dans mes vies et réussi quelques autres. De tout cela, pour ce qui concerne la vie en communauté, j’ai retenu que sans vigilance publique, sans participation réelle des citoyens aux délibérations publiques, sans exercice complet et réel du métier du citoyen au quotidien, 365 jours par an, il est utopique de prétendre vivre en démocratie, ou dans un système qui œuvre pour le confort des citoyens. J’ai appris qu’une règle de droit qui ne s’impose pas à tous, dont certains peuvent se soustraire, est une règle qui ne doit être respectée par personne et j’ai compris que la participation citoyenne est plus large que la participation électorale, que la politique est beaucoup plus vaste que l’espace occupé par les partis politiques et que, surtout, le Maroc est plus grand que ceux qui se battent aujourd’hui pour le diriger.

Est-ce que votre mère est un exemple pour vous ?

Absolument, comme le sont certainement plusieurs mères ou pères pour leurs enfants. Une mère est patrie. Une patrie est une mère. La mère, c’est celle qui reste quand tout le monde s’en va.

Comment faire changer la situation défavorable des personnes comme «Fatna» ?

Pour «Fatna» comme pour toutes les citoyennes et les citoyens de notre pays, le changement ne tient qu’au niveau de la vigilance publique qui sera exercée par eux sur celles et ceux en charge de les servir, c’est-à-dire les élus. Gouvernants-gouvernés représentent un couple. Dans un couple, il faut toujours se parler, surtout quand on a des choses douloureuses à se dire. C’est le seul moyen de s’en sortir plus soudé et plus fort. Le silence est une forme de fermeture sur soi. La fermeture, c’est la garantie de la moisissure.

Dans la moisissure, il n’y a rien de bon. Or, les gouvernants-gouvernés sont un couple qui ne se parle que 15 jours tous les 5 ans, pendant les périodes électorales, avec tout ce que ces périodes comportent comme postures, impostures, frustrations et de promesses. L’éducation, la santé, l’emploi, l’habitat, ce sont des résultats, des objectifs, ce ne sont pas des moyens. Ce ne sont surtout pas la politique. La politique, c’est ce qui parle aux cœurs et aux esprits. La politique, c’est un acte de combat, non un acte de constat. Les solutions pour vivre dans la dignité existent. Elles sont l’œuvre de citoyens ordinaires, que le personnel politique devra découvrir et écouter, plutôt que passer commande aux grands cabinets d’études…

Quelles seraient les démarches à entreprendre pour mobiliser les jeunes autour de la politique sachant qu’il manque, au Maroc, une élite intéressante ?

La première démarche est de changer. Depuis que les communicants ont remplacé les politiques, les comparses ont remplacé les militants dans les partis politiques et les médias ont remplacé l’opinion publique, les jeunes se désintéressent totalement du personnel politique.

Dans ce dernier, quelques figures se distinguent, mais de manière dangereuse. On n’a pas besoin d’être clivant pour percer, ni de choquer pour exister encore moins d’émouvoir pour se justifier. Prêcher pour la différence, c’est l’accepter et la pratiquer. Je ne suis pas à l’aise de constater que dans une salle, tout le monde se ressemble. Cette salle peut être celle du conseil national d’un parti, d’un conseil communal ou d’une salle d’hôtel d’un think tank casablancais, c’est pareil pour moi. C’est facile de s’assembler quand on se ressemble.

Le challenge est de s’assembler quand on ne se ressemble pas. La démocratie est un système qui permet de faire cohabiter les divergences, sans en arriver à la violence. Un système où l’on masque les divergences, où l’on fait croire au consensus, est une dictature. C’est comme masquer les mauvaises odeurs dans une maison. Ça marche un moment, puis ça redevient nauséabond. La démocratie n’est pas la dictature des gens élus. Ils décident seuls, entre eux, et les citoyens subissent. Il n’y a qu’à voir ce qu’est devenu ce Parlement élu le 7 octobre 2016.

La politique, c’est rendre le nécessaire possible, un juste compromis entre les besoins et les moyens disponibles. Changer, c’est reprendre le pouvoir en tant que citoyens, grâce aux outils de la démocratie participative. La signature d’un citoyen est encore plus puissante que sa voix aux élections. La voix électorale est possible un jour, une signature de pétition, de motion, un recours en justice, un plaidoyer ou un projet mené avec les élus, c’est possible tous les jours. Les jeunes doivent croire en eux, quitte à ne croire en personne d’autre, et casser la saisonnalité de la participation des citoyens, l’installer dans la pérennité… Je les invite à résister dans la vérité, la grandeur et l’amour pour eux-mêmes et pour notre patrie.

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