Entretien avec Mohamed El Gahs : «Il faut un sursaut national contre le totalitarisme»

Entretien avec Mohamed El Gahs : «Il faut un sursaut national contre le totalitarisme»

ALM : Quelle appréciation faites-vous, globalement, des derniers actes terroristes à Casablanca ?
Mohamed El Gahs : Terroristes. Je vous en sais gré d’avoir nommé le mal. Car il n’y a pas pire manière de se tromper sur un danger, que de mal le nommer. Ecoutez autour de vous «kamikazes». C’est neutre…et l’apologie n’est pas loin. Inconsciente, sans doute, souvent. Mais les mots ont un sens. Parfois meurtriers…et beaucoup sont ceux, hélas, qui ne s’en rendent pas compte. Voyez où on en est, à se sentir obligé de définir l’évidence. Terrorisme : la négation du droit fondamental, que dis-je, fondateur de l’humanité. Terrorisme: crime injustifiable, inexécutable, moralement condamnable et juridiquement punissable. Sans la moindre hésitation… pour que la civilisation humaine prétende le rester.
Appréciation dites-vous ? L’horreur, la monstruosité d’une idéologie d’une infinie lâcheté : la bombe comme ultime «idée», la terreur comme «ambiance» du «débat», et les «arrière mondes» fantasmagoriques comme «projet». Vous voulez que je vous dise ce que je pense de l’infâme agression terroriste qu’a connue Casablanca ? Eh bien, c’est la négation de l’humanité. Le mépris de la vie. Le visage finalement clair, de la face obscure de l’idéologie fasciste qui mine notre société. Et le monde autour de nous. Un peu plus, un peu moins. Beaucoup plus, la vérité. Le terrorisme, ces images, ces horreurs, cette peur, cette terreur: c’est une vérité brute et brutale mise sur des mots, des alertes, des mises en garde que certains d’entre nous ont eu la lucidité d’émettre depuis longtemps. C’est aussi  et surtout l’expression, l’aboutissement dramatique, la traduction tragique d’une idéologie, d’un discours, d’un prosélytisme qu’on a vu naître, se déployer et s’imposer ostensiblement dans nos vies. Sans vraiment réagir ou à peine. En tout cas, pas tous, en même temps et dans le même sens, avec la force qu’il faut et l’intransigeance que nécessite le danger mortel. Peut-être, c’est ce que nous devrions retenir du sursaut patriotique de la population casablancaise durant ces journées de cauchemars : le désir d’un sursaut précisément patriotique. Contre la terreur, les gens ont fait corps avec l’Etat, la police … les autorités … la nation donc … parce qu’ils ont un désir de sécurité, d’ordre, de paix… de nation. Qui seule garantit l’expression des libertés, la différence, dans la stabilité et la quiétude, lorsque, en son nom et pour sa pérennité, s’expriment l’Etat, les institutions démocratiques, le débat civilisé, le règne de la loi, la suprématie du droit, et la dignité inviolable de l’Homme, à commencer par son droit suprême à la vie, socle s’il en est de toute aspiration humaniste. Ou même plus prosaïquement humaine. Les Casablancais ont répondu à tous ceux qui les «sondaient», et les Marocains, tous ensemble, comme on les connaît, ont déployé toute la grandeur et la sincérité de leur patriotisme humaniste, ou de leur humanisme instinctif, pour dire viscéral et civilisationnel. Ils ne veulent pas qu’on les célèbre, mais qu’on les écoute. C’est-à-dire qu’on les protège et qu’on les débarrasse de la gangrène terroriste sous toutes ses formes et avec le courage et la fermeté que leur humanisme ancestral mérite. Une révolution culturelle, au sens noble, celui des Lumières, s’impose si nous voulons, nous, les «élites», espérer encore mériter la confiance que le peuple nous donne encore, et les espérances, somme toute, raisonnables, qu’il continue de fonder sur nous.

Sans cibles précises, quel était, selon vous, l’objectif des kamikazes ?
«Sans cibles précises» ? En êtes-vous sûr ? J’entends la question, disons méthodologique, comme le «doute» du même nom, du journaliste, mais je réfute avec force et virulence sa formulation comme son contenu. La quiétude des citoyens, la stabilité du pays, son image, ses intérêts économiques et politiques, la sécurité des populations, de leurs enfants, l’autorité légitime de l’Etat, la vie des policiers, la sécurité et la confiance de tout un peuple, la vie des gens, la sérénité d’un peuple, la stabilité d’une nation, cela ne suffirait-il pas donc comme «cibles» ? Quant à l’objectif des terroristes, entre autres, c’est précisément d’instiller le doute sur leur nature criminelle et d’adosser la terreur à la naïveté ou à la lâcheté, qu’ils connaissent bien, de certains préposés à la complaisance lorsqu’on a besoin de résistance.
Insistons sur l’essentiel : le but de tout terrorisme est de terroriser. De paralyser par le spectre de la mort, ce qui peut lui résister par l’instinct de la vie. Les individus, les groupes, les institutions, la pensée, la culture, la civilisation, l’art, … Voilà les «cibles» du terrorisme. Cette chose qu’il hait au-delà de tout : l’humanité. C’est au fond très simple, depuis la nuit des temps de tous les obscurantismes. Comprendre cette vérité élémentaire sur le terrorisme, c’est le début de la résistance.

On a remarqué, encore une fois, le retour du discours incriminant en premier lieu la pauvreté et les conditions sociales. Qu’en pensez-vous ?
Rien, absolument rien ne peut justifier le terrorisme, le crime, le meurtre, la terreur. Toute l’idée de la civilisation est fondée sur ce postulat humaniste. Toute notion de droit. Invoquer la pauvreté pour justifier, parce que c’est le propos des tenants de ce discours, le terrorisme, c’est dédouaner ce dernier en niant sa véritable nature : totalitaire, criminelle, inhumaine. Double ignominie: instrumentaliser la détresse des démunis pour en faire les instruments de la terreur d’idéologues plus que nantis et assoiffés de sang et de pouvoir, et en même temps jeter l’opprobre sur les pauvres en les désignant comme danger potentiel. A l’injustice sociale réelle et planétaire, s’ajoutent l’ignoble soupçon et le mépris de la vie des plus fragiles. Finalement, rien de bien différent du regard et de l’idéologie de toutes les réactions de tous les totalitarismes à travers l’Histoire. Les pauvres, que pointe et accuse une certaine bien-pensance, aspirent à la vie, à la dignité et à l’espoir. Et pour mémoire, ce sont eux qui, en majorité, ont fondé les nations, construit les civilisations, produit les richesses. Des luttes, ils en ont menées aussi. De très belles qui ont fondé ce qu’il y a de plus beau dans le patrimoine de l’humanité. Des luttes sociales, pleines de fraternité et d’humanisme. Le mouvement ouvrier, l’idéal socialiste, le syndicalisme, les traditions de solidarité laïques ou religieuses, tant et tant de conquêtes. Et puis, ce désir de savoir dont ils ont accablé leurs enfants au point de forger l’essentiel de ce que cette terre a connu de savants, de littérateurs, d’artistes, de politiques, de génies. Ces élites qui ont façonné le monde et la pensée humaine parce que les pauvres, à force d’espoir et de courage, d’abnégation et de lutte, ont vaincu la fatalité et les règles injustes d’un monde injuste, de tout temps injuste, qui l’est encore et le restera, hélas ! Mais où le combat de la vie, dans la vie, pour la vie, reste la seule issue qui ne prive pas l’Homme de sa dignité. Qui empêche la barbarie de le faire sombrer dans sa propre négation.

L’Etat est aussi montré du doigt pour avoir failli à ses engagements envers les populations des quartiers défavorisés après les attentats du 16 mai. De telles accusations sont-elles fondées d’après vous ?
Si vous avez suivi ma réflexion, même succincte sur le terrorisme, sa réalité, ses mécanismes et ses objectifs, vous comprendrez que je réfute de la même manière cet autre pilier de la justification terroriste. Mais signalons quand même un aspect essentiel : le terrorisme, en tant que stratégie de prise de pouvoir par la terreur d’une idéologie totalitaire, cible bien évidemment l’Etat. Symbole de la cohésion de la nation, incarnation de la volonté nationale, garant de l’intérêt public, de la souveraineté, des libertés, des droits et de la sécurité, l’Etat est l’ultime rempart, non pas uniquement en ce qu’il est, mais également en ce qu’il fédère la nation, le peuple. L’Etat donc est, pour le terrorisme, la forteresse à abattre. Par les actes criminels, bien sûr, mais d’abord par le discours, le discrédit, l’accablement, la propagande. 
La déstabilisation, avant, avec l’acte terroriste, et, après, par les approximations auxquelles vous faites allusion. Les terroristes et leurs voix savent ce qu’ils font en la matière. Une certaine facilité peut faire tomber certains dans ce piège. Ils se trompent. La plupart commencent à s’en rendre compte. Il faut comprendre que l’Etat, c’est nous : incarnation de la volonté, de l’intérêt et du destin communs. On peut le critiquer, le penser autrement, mais jamais l’affaiblir ou le discréditer. Et certainement pas au profit du terrorisme. Le reste, tout le reste, est du domaine de la politique, du débat, du pluralisme, de la démocratie, de la vie en définitive. On peut, on doit, en parler, changer ce qu’on peut, créer, inventer le possible, le meilleur…

On assiste aussi à la remise en cause, par le doute, du travail des services de sécurité. Quel est votre commentaire ?
Il faut dire, ou redire, les choses très clairement: contre le terrorisme, on est en guerre. En guerre contre un ennemi sanguinaire, brutal, sans foi ni loi. Un ennemi qui se dissimule, s’infiltre  partout où il peut le faire. Au-delà de l’idéologie, ce sont des réseaux, des cellules, des camps, des planques, des agents, des intermédiaires, des recruteurs, des exécutants, etc.  Il faut arrêter de se raconter des histoires : à ce niveau-là, c’est le renseignement, la prévention, la traque, la vigilance et la répression qui fondent toute action sérieuse et salvatrice contre l’ennemi terroriste. Et sur ce front-là : l’armée de la nation, le rempart du peuple, ce sont les forces de sécurité. Ils sont sur la première ligne du combat, au prix de leur vie et de leur fidélité au devoir et à la patrie. Nous leur devons reconnaissance, gratitude et surtout soutien. Sans faille et sans nuance. Ils doivent être forts des moyens qu’exige la guerre et de la fierté et de l’appui que leur apporte le peuple au nom duquel ils combattent. Alors, vous savez, à chacun de choisir son camp. Les Marocains ont choisi.

Les partis politiques donnent l’impression d’être plus «intéressés» par les prochaines élections que par une réelle mobilisation contre le terrorisme. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Les partis politiques sont l’émanation du peuple dans son pluralisme. Il n’y a pas le moindre doute sur leur préoccupation unanime et leur rejet du terrorisme.
Maintenant, chacun d’eux fait ce qu’il peut en fonction de ses capacités objectives. On peut en discuter, mais honnêtement je ne peux même pas imaginer que des considérations politiciennes puissent prévaloir en un moment aussi crucial et face à un danger aussi dévastateur que le terrorisme. Seulement, la démocratie et la politique, la vraie, doivent continuer.
Peut-être voulez-vous dire qu’on doit penser, agir, autrement en la matière ? Je le pense aussi. Le combat contre le terrorisme peut et doit être fédérateur. Le temps est peut-être venu pour poser ce socle de valeurs de la démocratie qui engagent les démocrates, et conditionnent l’appartenance à l’action démocratique. Le socle de la nation que nous voulons fonder tous, dans notre diversité, et dans la communauté du destin.
En ces temps de crise de la politique, elle peut renaître de l’épreuve en renouant avec sa fonction fondatrice : façonner l’Histoire. En l’occurrence pour le meilleur, en faisant barrage, de ses idées et de ses Hommes, au pire. De toutes les manières, c’est la fin d’un cycle: tout doit changer pour que rien ne change.

Les populations ont été exemplaires dans leur coopération avec les services de sécurité. Est-ce là les prémices de ce sursaut national auquel vous avez toujours appelé ?
Indéniablement, j’y vois une manifestation de ce sursaut national. Les Marocains ont été admirables. Mobilisation et détermination contre l’agression terroriste, solidarité, fraternité, patriotisme, conscience politique aiguë de la nature du danger, identification spontanée et active à l’Etat et aux forces de sécurité … et courage moral et physique. Dans l’épreuve, une communion salvatrice s’est opérée. Elle avait le visage de ces résistances héroïques qui révèlent et fondent les nations. C’est cela le pays réel qu’il convient de célébrer et surtout d’écouter. Précisément sur ces valeurs qu’il a montrées et revendiquées.
Maintenant, comment entretenir ce sursaut, l’encadrer, lui donner les prolongements qu’il appelle ? Comment faire en sorte que les élites et les corps de l’intermédiation peuvent-ils se hisser à ce niveau de désir de vie, de stabilité, de Nation ? Ce projet doit être pensé et décliné intellectuellement et politiquement de manière forte, claire, concrète et permanente. Voilà qui redonnerait à la politique un dessein aussi vital que passionnant. Un sens à l’engagement.

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique fait des derniers attentats ?
Vaste débat sur lequel vous me permettrez d’observer un vœu de silence … confraternel!

Faut-il, comme l’avancent certains médias de la presse écrite, recourir aux images de terroristes déchiquetés pour choquer ?
Là encore, ces questions se posent à l’intérieur des rédactions … avant décision. Après, chacun assume, le public juge. Et la profession reconnaîtra les siens !
J’avoue que sur cette question, j’esquive ostensiblement. En vérité, sur bien des questions relatives aux médias : ou il est trop tard, ou alors, hypothèse optimiste, le temps viendra d’un débat serein, confraternel et professionnel. Ce sera, aux journalistes de le faire. D’ici là, je suis trop conscient des difficultés de ce métier, de ses fragilités pour ne pas partager l’inquiétude générale et réelle de ceux qui le font avec passion et abnégation, et l’espérance d’une démocratie qui ne saurait se passer d’un tel support de la liberté, de l’intelligence et de la responsabilité.

Pour finir, quelle est pour vous l’attitude la plus opportune à adopter face au retour des opérations terroristes ?
Je crois l’avoir déclinée tout au long de cet entretien. Nommer le mal pour ce qu’il est : une barbarie. Réhabiliter l’idée de nation et la vigilance patriotique, renforcer et soutenir l’exercice de l’autorité légitime de l’Etat, ériger la sécurité des citoyens et du pays, la stabilité en priorité, dans le cadre du droit et de la loi, doter les services de sécurité de tous les moyens pour mener la guerre au terrorisme : renseignement, prévention, et action et leur apporter un soutien populaire actif et inconditionnel.
Parallèlement, la résistance intellectuelle et culturelle doit s’organiser contre l’idéologie terroriste. Pendant ce temps-là, le sursaut national doit protéger la démocratie et les institutions de la nation, sauvegarder les libertés, promouvoir le développement et la création des richesses, combattre les inégalités et les injustices, réduire les fractures sociales et culturelles, créer la confiance, produire du lien social, développer les solidarités … créer par tous les moyens ce désir de vivre ensemble, avec des droits et des devoirs, un espoir pour chacun et la dignité et la fierté d’être Marocain pour tous. Ce sont ces ambitions qui fondent et justifient la vie. Qui lui donnent un sens. Et une sacralité absolue.

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *