Grand entretien : Amine Sbihi : «Seule la gauche peut porter la modernité»

Grand entretien : Amine Sbihi : «Seule la gauche peut porter la modernité»

ALM : A quelques mois des élections de 2007, comment voyez-vous l’échiquier politique national après ce scrutin ?
Amine Sbihi : Il serait tout à fait présomptueux d’avancer des prévisions ou un pronostic d’un scrutin législatif qui ne se tiendra que dans au moins six mois. Parce que je suis de ceux qui croient que les résultats sortent des urnes, à la suite d’un exercice démocratique serein et responsable. Cependant, rien n’interdit, bien au contraire, de faire connaître ce à quoi nous, au PPS, nous aspirons et ce pour quoi nous agissons. D’une manière claire, nous voulons que les législatives de 2007 permettent de dégager un fort courant majoritaire, réformateur, moderniste et démocratique. Le Maroc a entrepris, en 1998, une expérience gouvernementale courageuse d’alternance consensuelle puis, à partir de 2002, celle d’un gouvernement de large coalition, qui lui ont permis d’avancer dans la voie des réformes : des réformes structurelles qui ont permis de consolider l’économie nationale, des acquis sociaux notamment en matière de couverture médicale et de généralisation de l’enseignement primaire, un renforcement notable des infrastructures de base en milieu rural, l’élargissement des libertés et le respect des droits de l’Homme, les grands chantiers de développement, etc. Nous convenons tout à fait que les attentes demeurent encore énormes tant au niveau de l’emploi, que de l’éducation, du niveau de vie, etc. C’est pourquoi nous pensons qu’il faut avancer plus résolument dans la voie des réformes, d’une manière plus novatrice, plus volontariste, d’une manière plus militante avec tout ce que ce terme englobe comme engagement et compétence. Seules les forces démocratiques, modernistes et de progrès peuvent porter ce projet. Le Maroc ne peut, en aucun cas, se permettre une régression ni une remise en question des chantiers de réforme.

On évoque un raz-de-marée des islamistes alors que ces derniers, eux-mêmes, semblent revoir leurs ambitions à la baisse. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Le PJD a peur de faire peur. Et il a bien raison parce qu’il ne contrôle pas ses adeptes. Lorsqu’on éduque à l’exclusivisme, à l’intolérance et à la vérité absolue on ne peut être ouvert au dialogue, à la compréhension de l’Autre, à la relativité des choses, au consensus positif. On renforce ainsi les fractures au sein de la société au détriment de la cohésion nationale et sociale. Pour être un acteur politique normal, il faut croire à la démocratie d’abord et avant tout en tant que vertu et système de valeurs et non pas seulement en tant que système de gestion. Sinon, c’est la voie ouverte au totalitarisme et le monde a connu les méfaits des totalitarismes sous couvert d’idéologies diverses. Le PJD n’est pas en mesure aujourd’hui de gouverner ce pays, il n’en a ni les moyens ni les compétences, d’autant plus qu’il ne dispose pas d’alliés crédibles. Ceci dit, une certaine presse a fait du miracle tant attendu du déluge Pjdiste un sujet de délectation récurrent, et j’essaie de comprendre les raisons de cet engagement : on réalise de bonnes ventes, on donne des frissons aux quartiers huppés, on dérange, on déstabilise, tout cela à la fois. Allez savoir !

D’après-vous, de quel rôle peut être capable la gauche en général lors de ces élections surtout que des composantes de l’extrême gauche ont décidé de renouer avec les urnes ?
La gauche doit toujours être porteuse d’espoir, l’espoir du changement et d’une vie meilleure contre la résignation et le défaitisme. La gauche, c’est également la magnifique idée de progrès, progrès économique, culturel, social contre la régression et le repli sur soi. Mais la gauche doit également apparaître à travers ses élites, intègres, compétentes, volontaires et engagées, proches des réalités et des citoyens, condition indispensable à sa crédibilité. La gauche, dans ses différentes composantes et sa diversité, doit être solidaire et engagée dans un même projet de progrès ambitieux pour le pays. C’est ainsi que la gauche doit être perçue, pour être en mesure de drainer vers elle ces énormes potentialités de jeunes, de femmes, de cadres, de travailleurs, qui ne demandent qu’à s’exprimer et à participer, et gagner leur adhésion et leur soutien.
Il est de notre devoir d’agir dans ce sens en créant les conditions d’un rapprochement des forces de progrès et en particulier du PPS et de l’USFP. Certaines composantes de l’extrême gauche ont annoncé leur possible participation aux prochaines élections. Cela constitue un point positif et, pour ce qui nous concerne au PPS, nous avons toujours agi pour que le système politique, à travers en particulier le mode de scrutin, privilégie une culture d’adhésion aux principes démocratiques en intéressant les formations radicales.
C’est d’ailleurs le sens de notre action récente en faveur d’une révision du mode de scrutin. Mais il ne faudrait pas qu’à travers cette participation, la gauche radicale se trompe d’adversaire en faisant des partis de gauche et de l’expérience gouvernementale initiée en 1998 sa cible privilégiée.

À quoi peut prétendre un parti comme le PPS ?
À jouer le rôle qui incombe à un parti moderne, bien structuré, ayant des structures d’accueil diverses et spécialisées, des cadres hommes et femmes de qualité, un programme et des propositions, et plus que tout un parti qui a une grande ambition pour son pays. Un parti crédible, respecté et respectueux des autres.
C’est dans ce sens que nous nous engagerons dans les élections avec sérénité et avec l’objectif de faire un score  qui nous rapproche des 10%. Oui, aujourd’hui le PPS est un parti qui compte et qui entend le faire savoir. Avec plus de moyens, nous serions présents d’une manière beaucoup plus forte. Ceci n’est pas de la vanité, tout simplement une certaine fierté des résultats fruits d’un travail et d’une action menés avec persévérance.
L’objectif du PPS est également de mettre en avant ses cadres politiques pour qu’ils soient en mesure d’être plus présents au niveau des instances représentatives, assurant ainsi une plus grande dynamique à l’action parlementaire du parti.

Croyez-vous encore en une action commune au sein de la Koutla ?
La politique des alliances constitue pour le PPS un choix stratégique partant du principe que, dans les conditions politiques actuelles, aucune force politique, quelles que soient son importance et son influence, ne peut mener seule le combat pour l’évolution du pays sans fédérer ses efforts avec des forces politiques qui lui sont proches.
Le PPS est attaché à la Koutla démocratique en tant que rassemblement dont les composantes, Istiqlal, USFP et PPS, jouissent d’une crédibilité populaire incontestable et qui joue un rôle essentiel dans la construction démocratique et dans la mise en œuvre du changement politique, économique et social dans notre pays.
Nous sommes persuadés que l’importance des enjeux de développement, la gravité des difficultés sociales et les risques qui menacent la construction démocratique permettront de dépasser les
mésententes et autres querelles, fruits des subjectivités tenaces du passé. Mieux que cela, nous avons l’ambition qu’en cette période préélectorale, la Koutla apparaisse comme la principale force politique et électorale du pays, position que chacune des composantes se fera un devoir de renforcer et d’élargir à l’issue des prochaines législatives.
C’est ce choix qui permettra demain aux forces démocratiques et progressistes d’être en position de conduire notre pays vers plus de démocratie, de justice sociale et de prospérité.

On reproche à votre parti, comme à d’autres composantes de l’actuelle majorité, de n’avoir rien entrepris contre les élus impliqués dans le scandale du 8 septembre. Qu’en pensez-vous ?
Deux points doivent être rappelés avec la plus grande clarté. Le premier est l’engagement continu du PPS en faveur d’une éthique démocratique qui respecterait le choix des citoyens et sa détermination à mener le combat contre les pratiques électorales éloignées de toute morale. Le second concerne notre refus des amalgames réducteurs qui tendraient à créditer l’idée que le PPS serait partie prenante dans les pratiques malsaines et condamnables. Ainsi donc, le PPS, connu pour son sérieux et sa probité, devrait payer pour plusieurs décennies de déviances politiques, déviances dont il a lui-même fait les frais. Nous refusons avec force une telle manipulation.
D’autre part, comment peut-on accepter le caractère sélectif des poursuites, l’usage de procédés qui portent atteinte à l’Etat de droit, et des condamnations sanctionnant des débats judiciaires souvent éloignés des principes élémentaires du procès équitable.
Nous avons confiance en une justice d’équité, réellement indépendante, qui saura statuer avec objectivité, en phase d’appel, et réhabiliter dans leurs droits nos parlementaires.

Sinon, comment se fait-il que des personnalités comme Guejmoula Bent Abbi et Ahmed Zarouf  finissent par atterrir au PPS ? Avez-vous été rattrapés par la "frénésie du nombre" ?
Votre erreur d’appréciation est pardonnable parce que probablement vous ne connaissez ni l’une ni l’autre autrement que par des a priori. Vous découvrirez, si vous faites l’effort de les rencontrer, en Guejmoula Bent Abbi une militante chevronnée et une femme politique expérimentée et en Ahmed Zarouf un homme de grande culture et un parlementaire respecté. Alors pourquoi cet a priori? Chaque fois que le PPS s’ouvre sur une personnalité d’envergure, certains crient au scandale. Sans tomber dans la paranoïa, il y a là très sérieusement une forte dose de manipulation qui nous amène à nous poser des questions sur les motifs véritables pour lesquels le PPS a été érigé en cible privilégiée en cette année électorale.

On parle beaucoup de rajeunissement et de nouvelles élites politiques. D’après vous, peut-on y croire avec la réalité que l’on sait au sein de la majorité des partis ?
Vous soulevez là un réel problème national. Jusqu’à il y a deux ou trois ans, une réelle désaffection des jeunes et des cadres à l’égard de la politique était palpable. Certes les partis y sont pour quelque chose n’ayant pas su ou voulu mettre en place les structures d’accueil et les procédures de prise de responsabilité adéquates. C’est un fait. Mais il n’y a pas que cela, loin s’en faut. Il est indéniable que l’engagement politique connaît une transformation, sans doute irréversible, due à l’évolution de la société et plus particulièrement à la montée d’un certain individualisme qui fait que l’on soit plus réticent aux engagements politiques et partisans de longue durée. Parallèlement, se sont développées des pratiques associatives plus tournées vers l’action ponctuelle. Avoir une couleur politique devenait suspect ! À tel point que certains, dans notre pays, ont décrété « la défaite des partis » et le miracle attendu d’une société civile toute faite et performante. D’autre part, l’Etat a souvent pratiqué à l’égard des cadres politiques une certaine discrimination, leur préférant des « technocrates apolitiques ». De ce fait, les partis politiques ont eu des difficultés à attirer de nouvelles compétences.
Ces dernières années, les choses ont évolué en prenant conscience qu’on ne peut construire la démocratie en dehors des partis, et que cette démocratie a tout à gagner par l’apport de la société civile. Un intérêt pour l’action politique est aujourd’hui perceptible et contribuera sans aucun doute à un renouvellement des élites politiques. C’est en tous les cas ce que nous avons ressenti au PPS lors de la préparation du congrès national de 2006.

Pour le spécialiste de l’éducation que vous êtes, quel regard portez-vous sur les réformes entreprises jusque-là ? Peut-on dire que l’on est sur la bonne voie ?
Il faut reconnaître que le Maroc a connu, depuis le premier gouvernement d’alternance en 1998, des avancées notables en matière de scolarisation, particulièrement au niveau de l’école primaire et en milieu rural. Cependant, force est de reconnaître que les difficultés multiples et complexes que rencontre la mise en œuvre de la réforme de notre système éducatif nécessitent une révision en profondeur des méthodes de gestion et d’administration du secteur, et une mobilisation accrue des moyens financiers, matériels et humains.
Aujourd’hui, plus que jamais, les questions d’éducation et de formation dépassent largement le cadre sectoriel pour concerner les secteurs économiques et l’ensemble du pays. Le projet d’une société de prospérité, de modernité et de justice sociale passe, inéluctablement par l’éducation. Il n’y a pas d’autre voie. La maîtrise des savoirs et l’adaptation des formations aux objectifs stratégiques nationaux du développement économique et social constituent, aussi bien pour les entreprises que pour l’Etat, un défi essentiel de compétitivité, dans la mesure où la plus-value sur les biens produits est de plus en plus liée à l’investissement dans le savoir, la technicité et le savoir-faire des travailleurs.
Dans ce sens, nous ne pouvons nous suffire des demi-mesures. L’éducation doit être décrétée priorité nationale et les objectifs sur la législature 2007-2012 clairement établis. C’est ce que fera le PPS en avançant des objectifs chiffrés, ambitieux mais réalisables.

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