Latifa Akharbach: «Pour promouvoir le statut de la femme, il faut éviter d’être son premier censeur»

Latifa Akharbach: «Pour promouvoir le statut de la femme, il faut éviter d’être son premier censeur»

Entretien avec Latifa Akharbach, ambassadeur du Maroc en Tunisie

ALM : Cela fait maintenant quelques mois que vous êtes ambassadeur du Maroc en Tunisie. Un premier bilan ?

Latifa Akharbach : Ma mission en Tunisie est placée sous les meilleurs augures possibles. D’abord parce que le Maroc est solidaire de la Tunisie nouvelle, démocratique ; la Tunisie engagée avec un grand dynamisme dans la recherche de la meilleure voie pour réussir sa transition économique après avoir franchi des étapes historiques dans sa transition démocratique. Le mandat d’un ambassadeur du Maroc en Tunisie ne peut être un mandat anodin, parce que la Tunisie est un pays qui se trouve dans l’environnement stratégique immédiat du Maroc, mais également parce que le Maroc et la Tunisie ont toujours su maintenir des relations de coopération dynamiques et diversifiées. En plus des relations officielles, il existe par ailleurs des échanges continus entre les milieux académiques, les organisations de défense des droits de l’Homme et les institutions qui œuvrent pour la consécration de l’Etat de droit dans les deux pays. C’est donc une relation profonde, stratégique, renforcée de plus en plus par les contacts qui existent entre les sociétés civiles des deux pays.

S’agissant de la Journée internationale de la femme, quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontée au quotidien en tant que femme diplomate ?

La femme diplomate n’a pas plus de problèmes que l’homme diplomate, sauf peut-être les conditions d’éloignement familial qu’elle est souvent obligée de gérer en plus de ses fonctions officielles. Toutefois, je pense qu’être femme marocaine et ambassadeur de SM le Roi est un honneur tout particulier et est le symbole de l’émergence de la femme marocaine et du soutien qu’elle a depuis toujours eu de la part de SM le Roi. Mais c’est aussi le signe que l’autonomisation de la femme marocaine est en marche. L’émergence diplomatique de la femme marocaine est très symbolique des avancées des droits de la femme dans notre pays parce qu’être diplomate c’est aussi être la voix de son pays et être investi de la responsabilité et du privilège de défendre ses grandes causes aux quatre coins du monde. C’est l’occasion pour moi de saluer le travail discret mais efficace de toutes les femmes diplomates au sein du ministère des affaires étrangères et de la coopération, et de mettre en exergue les résultats sur le terrain obtenus par toutes mes collègues femmes dans les différentes ambassades du Maroc. Je voudrais aussi saisir cette occasion pour rendre hommage à Halima El Ouarzazi, une grande dame de la diplomatie marocaine et une pionnière qui a représenté notre pays au niveau diplomatique de la plus belle des manières en incarnant l’expertise marocaine, le patriotisme, l’attachement au pays, et la mobilisation intelligente et persévérante au service des causes sacrées de notre pays. Je suis toujours fière de rencontrer des ambassadeurs étrangers qui ont travaillé auprès de Halima El Ouarzazi à travers les différents postes au sein de l’ONU et qui en gardent un souvenir lumineux. Beaucoup se souviennent de son action déterminée quand elle a été élue, toujours à l’ONU, en 1997 à l’unanimité vice-présidente de la 49ème session de la sous-commission de lutte contre les mesures discriminatoires et de protection des minorités.

Quelle attitude doit adopter la femme ambassadeur, selon vous, pour s’imposer et s’affirmer parmi les hommes ?

La femme ambassadeur doit rester elle-même, être sûre de ses compétences tout en travaillant à les améliorer, à les approfondir et à les promouvoir. Je pense qu’une femme ambassadeur ou un homme ambassadeur s’impose toujours de la même manière, c’est-à-dire en ayant d’abord une culture générale, des capacités de communication, une disponibilité physique et intellectuelle pour étoffer son réseau de contacts et de connaissances outre la bonne connaissance des dossiers faisant partie de l’agenda diplomatique.

Quelle lecture faites-vous de la situation de la femme au Maroc et en Tunisie ?

La femme marocaine a, au cours des dernières années et grâce notamment à l’impulsion royale, engrangé des acquis extraordinairement importants. Nul besoin de rappeler que la réforme du code de la famille de 2004 a permis au Maroc de revendiquer l’un des codes de la famille les plus avancés dans le monde arabe. Il y a aussi la Constitution de 2011 qui consacre l’égalité de genre et qui prévoit la mise en place d’une instance nationale pour la parité. Tout cela montre qu’il y a un cumul de progrès sur la voie de l’autonomisation de la femme et qu’il existe une véritable volonté politique en ce domaine. C’est là aussi une occasion pour saluer l’extraordinaire dynamisme de la société civile marocaine, notamment des organisations de défense des droits des femmes qui ont fait un travail extraordinaire en tant que force de proposition mais aussi au niveau des plaidoyers et des mises en œuvre.  Il y a beaucoup de proximité entre la situation de la femme au Maroc et en Tunisie. En Tunisie, c’est connu, il y a eu des réformes pionnières en matière des droits des femmes, notamment à travers l’institution dès 1956 d’un code de la famille très orienté vers la consécration des droits de la femme et la reconnaissance de son autonomie. Cela a donné une avance historique à la Tunisie qui s’est forgé un véritable label en tant que «pays des femmes fortes». Plus récemment, au cours de la révolution de 2011, les femmes tunisiennes ont démontré qu’elles étaient un acteur de changement extraordinairement puissant et crédible dans la société. Il est plaisant de faire le constat en tant qu’ambassadeur ici, qu’il y a une très belle relation entre les associations de femmes marocaines et tunisiennes et entre les militantes des droits de l’Homme et que des deux côtés il y a des femmes fortes, crédibles, engagées qui font preuve d’abnégation et de persévérance pour que nos sociétés soient des sociétés basées sur les valeurs de la citoyenneté et de l’égalité.

Quel est le message que vous voulez passer aux femmes marocaines ?

Je ne me considère pas du tout habilitée à donner des conseils ni à passer des messages, mais je peux partager une devise que j’ai essayé de faire mienne : il faut éviter d’être son premier censeur. Je pense aussi que les femmes devraient être plus ambitieuses et se donner les moyens intellectuels de leurs ambitions. Nos sociétés ont besoin de nous pour relever les défis du développement, de la consolidation démocratique et de la promotion d’une véritable culture de l’égalité. Acceptons donc d’assumer cette responsabilité et ayons confiance en nous.

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