15 ans pour un motif futile

Noureddine, vingt-quatre ans, Abdelkhalek, vingt-six ans, Bouchra et Noufissa, âgées toutes deux de dix-sept ans, conversent dans une ruelle du quartier Âouinate Al Hajjaje, à Fès. Le quatuor avait fait un tour en ville et s’était attablé dans un café. Les deux couples avaient passé une belle journée ensemble, à se divertir, à échanger des idées, à parler de leurs amours et des examens. Ils discutaient d’un tas de sujets, comme tous les jeunes de leur âge.
Les quatre copains s’apprêtent à retourner dans leurs domiciles respectifs, quand soudain, Bouchra tourne la tête et se fige comme une statue de sel. Ses jambes ne la supportent plus, elle ne peut plus ni avancer, ni reculer. Comme si elle avait pris racine. Son frère Abdelmalek, était là, derrière elle. Il l’a vue lorsqu’elle échangeait des bisous avec Abdelkhalek. Il s’avance vers elle. Ses copains le scrutent avec crainte. Elle ne bouge pas. Abdelmalek ne pense plus, son sang ne fait qu’un tour. Il avance encore vers elle, l’insulte, l’injurie, la tire par les cheveux, la gifle, lui assène des coups de poing et de pied. Les badauds s’attroupent autour d’eux, interviennent pour l’empêcher de l’étrangler. Elle arrive à s’enfuir, à se réfugier dans la maison. Abdelmalek n’a pu avaler ce qu’il avait vu, bien que lui aussi ait une relation amoureuse. Mais sa soeur, non, c’est inconcevable, inimaginable. Pour lui, c’est une question de dignité, d’honneur bafoué. Aucune de ses trois soeurs ne doit avoir de relation avec un garçon avant d’être mariée, estime-t-il. Il semble qu’il se soit calmé, qu’il ait retrouvé son sang-froid. Sa mère a essayé de lui expliquer que le copain de sa soeur est juste un camarade de classe.
Une explication qui n’a pas convaincu Abdelmalek. Parce qu’il a croisé sa soeur avec son copain un dimanche, jour où les écoles sont fermées. Le lendemain, Abdelmalek n’a pas encore pu chasser de son esprit l’image de sa soeur et de son copain. Elle le hante encore. Il se rend au lycée. Seulement il n’a pu se concentrer. Il retourne chez lui vers midi, prend un couteau et sort. Personne ne se rend compte de lui. Il n’a pas déjeuné. Il commence à chercher le copain de sa soeur, il se rend au quartier Mont Fleury où celui-ci demeure. Il le guette, attend son apparition. Mais en vain. Il lui faut attendre plus de quatre heures pour le trouver enfin. Il avance vers lui. Il plante ses yeux rouges de colère dans ceux d’Abdelkhalek. Celui-ci s’inquiète, se tient debout, ne fait plus un pas.
Abdelmalek l’interpelle. Abdelkhalek lui affirme qu’il n’entretient qu’une relation d’amitié innocente avec Bouchra. Mais c’était peine perdue. Comme si aucun mot qui sortait de sa bouche n’avait de sens pour Abdelmalek. Ils marchent ensemble, Abdelmalek ne prononce pas un mot. A quoi pense-t-il ? Abdelkhalek continue à s’expliquer. Et Abdelmalek continue à ne rien entendre. Ils sont à présent dans une ruelle obscure. Il était déjà 21h. Abdelmalek s’arrête net, met sa main droite derrière le dos, sort le couteau, assène un premier coup puis un deuxième dans la région du coeur d’Abdelkhalek. Ce dernier tombe sans un bruit.
Abdelmalek retourne chez lui, y reste quelques minutes, retourne dans la ruelle, s’assure que sa victime est morte. Puis il revient tranquillement à la maison comme si de rien n’était. Entre-temps, le cadavre est découvert. Et les habitants, qui sont au courant de l’accrochage qui avait eu lieu la veille, ont vite fait d’établir le lien entre le meurtrier et Abdelmalek. La police judiciaire est avertie. Elle procède à l’arrestation d’Abdelmalek, le met entre les mains de la chambre criminelle près la Cour d’appel de Fès.
Abdelmalek a avoué devant les juges qu’il n’avait l’intention que de blesser Abdelkhalek et non pas de le tuer. Est-ce vrai ? En tout cas, il le réaffirmait à chaque fois que le président de la cour lui demandait s’il avait prémédité de tuer le jeune homme. Le représentant du ministère public a requis la peine maximale contre lui, alors que l’avocat de la défense a réclamé les circonstances atténuantes. Après délibérations, la Cour l’a condamné à 15 ans de réclusion criminelle.

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