Abdelaziz Aichane : «Si quelqu’un vous tend une cigarette, dites : non, je préfère la vie»

Abdelaziz Aichane : «Si quelqu’un vous tend une cigarette, dites : non, je préfère la vie»

ALM : Quelle est la relation entre le tabagisme actif et le cancer du poumon ?
Abdelaziz Aichane : La première cause de mortalité chez l’homme, c’est le cancer du poumon et qui est causé (consciemment) par la consommation du tabac. Dans le service des maladies respiratoires de l’hôpital « 20 Août » où je travaille, 90% des cas hospitalisés sont des malades qui présentent un cancer du poumon. Et l’on remarque que 100% d’entre eux ont été des fumeurs.
Et plus l’âge du début du tabagisme est précoce, plus le risque du cancer du poumon est important. Les jeunes qui commencent à fumer à 15 ans, 14 ans, 13 ans ont plus «de malchance» d’avoir un cancer de poumon que les gens qui ont fumé tardivement. On a même des cas de jeunes qui ont eu un cancer de poumon à trente ans. Il faut savoir que 80% des gens qui consultent pour un cancer du poumon ne sont pas opérables et doivent bénéficier d’une chimiothérapie au coût exorbitant et aux pronostivs catastrophiques. Au Maroc, le cancer du poumon est le cancer le plus fréquent chez l’homme, parce que ce dernier fume plus que la femme. (31,5% des hommes fument, contre 3,3% des femmes). Il faut qu’on agisse en amont vis-à-vis de l’homme beaucoup plus que chez la femme. Par exemple, en Chine ou aux États-Unis, le cancer du poumon est aussi fréquent chez la femme que chez l’homme parce que les deux fument dans la même proportion. Donc la relation entre le tabagisme actif et le cancer du poumon est établie depuis fort longtemps.

Quelles sont les autres infections que cause le tabac ?
De multiples infections médicales peuvent être la conséquence directe du tabagisme actif. Le cœur et les vaisseaux sont aussi gravement menacés par le tabac. Beaucoup de fumeurs subissent une athérosclérose, c’est-à-dire que les vaisseaux sanguins se bouchent par des plaques d’athéromes, ce qui retentit sur le cœur; entraîne des insuffisances cardiaques, des arrêts cardiaques et des décès. Il y a aussi beaucoup de cancers de vessie qui sont entraînés par le tabagisme, parce que la nicotine ainsi que beaucoup d’autres substances contenues dans le tabac sont éliminées par les urines. Ainsi la vessie, ce réservoir d’urine est aussi un réservoir de toxines et autres substances toxiques éliminées par le tabac. L’emmagasinement de ces dernières dans la vessie cause un cancer. Aussi la fumée du tabac qu’on inhale, en entrant dans la trachée-artère, entre aussi dans l’œsophage et par conséquent dans l’estomac, ce qui cause beaucoup de cancers d’estomac.

Pour les tabagiques, les risques de bronchite chronique sont-ils tout autant importants ?
En dehors du cancer qui cause un grand problème, il y a la bronchite chronique. Ce sera la quatrième maladie que l’on verra au Maroc dans cinq ans. Je crois qu’au Maroc, si l’on prend ces 31% qui fument on peut facilement compter 7 millions de Marocains de bronchitiques chroniques. Fumer entraîne la destruction du poumon à court et à long terme. Et quand une personne fume depuis 20 ans, elle développe une bronchite chronique. Ceci se manifeste quand une personne n’arrive plus à marcher, à monter l’escalier. Quand elle grimpe 20 échelles, elle commence à être essoufflée, on dit qu’elle fait une dyspnée, c’est-à-dire qu’elle commence à sentir une gêne respiratoire et cela est un handicap majeur. Des gens qui ont la cinquantaine et la soixantaine qui n’assurent plus aucune fonction aussi bien sur le plan physique, sur le plan professionnel, que sur le plan conjugal. J’ai vu des gens qui ont à peine 40 ans et qui souffrent de bronchite chronique obstructive qui n’arrive même plus à parler. Ils ont besoin d’oxygène, de médicaments et de prise en charge médicale très coûteuse.

Le tabagisme passif a-t-il aussi de graves conséquences ?
Il y a des fumeurs qui fument et enfument les autres. Actuellement, l’on sait que le tabagisme passif peut entraîner des problèmes respiratoires, de l’asthme chez les enfants, des allergies , des cancers de poumon chez les épouses de fumeurs. La loi marocaine doit être appliquée. La loi 15-9, entrée en vigueur le 3 février 1996, interdit de fumer dans les lieux publics et prohibe la propagande et la publicité du tabac. Mais elle demeure sans efficacité réelle parce qu’elle n’est pas appliquée. Il faut appliquer cette loi et sensibiliser les jeunes parce que nous sommes une société de jeunes, sinon nous aurons en 2012, 40% des Marocains qui fument et cela pèse sur la société financièrement et sanitairement.

Les campagnes de sensibilisation sont-elles efficaces ?
Les campagnes de sensibilisation sont efficaces, qu’elles soient faites par les médecins ou les enseignants. Sachez que beaucoup de gens qui fument actuellement avaient commencé à fumer alors qu’ils ne connaissaient pas les vrais dangers du tabagisme. Par ailleurs, les chiffres de 2001 indiquent qu’il y avait 34,5% des hommes qui fument alors qu’en 2007, c’est 31%. Donc, il y a une petite baisse grâce aux efforts qu’on a fourni à travers les médias, la télévision et les radios en sensibilisant les gens en les informant des risques du tabagisme actif, ses effets secondaires.

Comment peut-on arrêter de fumer ?
Il y a beaucoup de traitements, il y a des traitements à base de nicotine, des patchs, des traitements qui ont une action cérébrale notamment les antidépresseurs qui empêchent d’avoir l’envie de fumer… Donc les traitements existent. Mais, moi ce qui m’intéresse le plus, c’est le traitement préventif. Il faut inciter les non-fumeurs à ne pas fumer. L’effort le plus important n’est pas l’effort thérapeutique. Parce que moi, je dis que 10% des tabagiques sous traitement peuvent arrêter de fumer, mais 90% n’arrêtent pas. Il y a des échecs parce que le phénomène tabac, c’est un phénomène culturel, social, financier, comportemental. Il touche plusieurs paramètres de l’organisme humain et de la société. Par contre, on peut arrêter ce fléau à 50%, si l’on agit en amont, au niveau de l’enfant, l’adolescent qui n’a pas encore fumé, ainsi que si l’on intervient au niveau des écoles primaires, collège… Il faut apprendre à ces jeunes à dire non, leur dire : « Si quelqu’un vous tend une cigarette, dites : non, je préfère la vie ».

Y a-t-il des effets secondaires quand on arrête de fumer ?
Il y a des effets secondaires quand on arrête de fumer, c’est une réalité. Une personne qui va arrêter de fumer doit choisir le jour J où elle arrête de fumer en étant prête à affronter les maux de têtes, les tremblements, son énervement … Il y a beaucoup d’effet secondaires surtout sur le plan neurologique et même somatique, vous allez vomir, vous allez manger énormément, mais il faut s’accrocher.
Donc il faut vraiment une assistance médicale-post sevrage tabagique, une assistance psychique et somatique. C’est tout un défi vis-à-vis de soi-même et de la société.

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