Ahidouss sort Aïn Leuh de l’ordinaire

Durant trois jours, du 19 au 21 juillet, c’est le même scénario à Aïn Leuh, village montagnard situé à 25 km de la ville d’Azrou : de longs bouchons, un rassemblement populaire où se presse une foule bigarrée et volubile, des éclats de baroud et surtout des chants et des danses. A l’occasion du festival d’Ahidouss, qui est pour sa troisième édition, Aïn Leuh a vécu une ambiance festive exceptionnelle et des moments artistiques intenses réanimant au passage une vie culturelle agonisante. Organisé par le ministère de la Culture en partenariat avec la commune rurale de Aïn Leuh et l’association « Taimate » pour les arts de l’Atlas, le festival d’Ahidouss a permis de mettre au devant de la scène un genre musical amazigh souvent réduit à du «folklore bon pour les festivités officielles.» Pour Monsieur O.Bouaza, directeur de cette 3ème édition, «parmi les objectifs principaux de ce festival, c’est de participer à réveiller les mélodies traditionnelles en voie de disparition à l’image de l’Ahidouss dont on a souvent négligée l’inépuisable richesse».
Le choix d’Aïn Leuh est dans ce sens révélateur : carrefour des civilisations amazighes, la région, nichée au coeur du Moyen Atlas, et dont l’histoire remonte à la protohistoire, a su garder et perpétuer cette tradition musicale à travers les générations. Chaque tribu possède en effet sa propre troupe d’Ahidouss et ses propres poètes (Imediazene en Berbère). Pour cette édition, 31 troupes et de nombreux poètes se sont succédé sur l’estrade du stade municipal. Ce dernier, situé dans un cadre féerique environné par une belle forêt de chênes verts, et intelligemment aménagé, s’est transformé, le temps du festival, en un espace qui rappelle les scènes des grands concerts musicaux. Une ambiance créée par la procession des troupes pour faire de ce festival un moment insolite et pousser l’émerveillement du public à son paroxysme.
Venus des quatre coins du pays et aussi de l’étranger ( on parle de 30000 visiteurs par jour), les inconditionnels d’Ahidouss n’ont pas lésiné sur les moyens pour prendre part à cette grande feria. Comme nous l’explique un MRE de Belgique, qui a été accompagné de toute sa famille: «J’ai fait presque 2400 km pour faire découvrir à ma progéniture l’exubérante richesse de l’héritage culturel et musical amazigh qui a subi durant des années auparavant une véritable dégradation programmée.» Avant d’ajouter : «Heureusement que le Maroc a compris que sa force réside dans sa diversité culturelle ». Un témoignage qui traduit avec fidélité l’engouement et la satisfaction du public, et sème l’espoir de voir cet art gagner plus de notoriété sur la scène nationale. D’autant plus que les jeunes s’y intéressent. En témoignent d’ailleurs «les halkas d’Ahidouss» , ces cercles spontanément formés et animés par de jeunes paysans autochtones emmitouflés dans leurs djellabas et turbans qui étaient les témoins de la richesse et de l’enracinement d’Ahidouss dans la culture du Moyen Atlas. Autrement dit, Ahidouss est un patrimoine culturel à protéger. Le festival a été marqué aussi par le grand hommage rendu à l’artiste Fadma Ouahrouch (surnommée Oult Hdiddou) et le poète berbère Assou Zaka, tous les deux originaires de la région.
Derrière ce voile idyllique, il y a certes le registre négatif. D’aucuns en effet estiment que le festival doit évoluer pour ne pas tomber dans « le déjà vu». Surtout que cette édition est une copie conforme des éditions passées. D’autres critiques militent pour faire du festival un outil de promotion touristique dans cette région dont les potentialités se trouvent toujours inexploitées, et qui se cherchent encore une vocation.
Dans un autre registre, les couacs relevés dans l’organisation de la séance inaugurale (avec cette armée de badgés) appellent à dépasser cette culture d’amateurisme et d’improvisation. Le caïd de la place en sait d’ailleurs quelque chose. Mais au-delà, le festival d’Ahidouss fut un franc succès. Et fut un tintamarre exceptionnel.

• Mohamed Ezzine
Correspondance régionale

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