Ahmed Rabbaâ, musicologue et rebelle

Ahmed Rabbaâ, musicologue et rebelle

Savez-vous que toutes les musiques, ouest-européennes, arabo-orientales, chinoises, indiennes, etc. sont basées sur la théorie du «Cycle des Quintes», que l’on doit à la civilisation mésopotamienne, il y a cinq mille ans de cela ?
C’est à partir de cette vérité-là que le professeur Ahmed Rebbaâ, à la fois physicien et musicologue, entreprend de dénoncer l’ethnocentrisme des théories occidentales de la musique, dans l’œuvre «Histoire de l’Acoustique Musicale»* récemment parue aux éditions Fuzeau, en France.
Un petit détail en passant. Le professeur Rabbaâ a choisi de publier son ouvrage sous le pseudonyme de Serge Donval. Pourquoi donc ? Parce qu’il est convaincu qu’autrement, jamais un éditeur français n’aurait accepté de le publier. Il faut dire que l’auteur s’en prend, en quelque sorte, au système prétendument «universel», base communément admise de la théorie musicale et plate-forme de toutes les échelles musicales créées par l’Homme. A cette réserve près qu’«à partir de la Renaissance, les occidentaux se sont acharnés à attribuer à Pythagore, savant et mathématicien grec du VIème siècle avant J-C, les fondements de ce système universel», sachant qu’en vérité, s’insurge Ahmed Rebbaâ alias Serge Donval, Pythagore n’avait pas conçu ce système, mais l’avait rapporté de la Mésopotamie où il avait séjourné pendant environ une décennie.
La période de la Renaissance, qui débute au quinzième siècle de l’ère chrétienne, est très souvent évoquée dans l’ouvrage du professeur Rebbaâ, dans la mesure où « elle représente un grand tournant dans la musique ouest-européenne, marquée par des défaillances dont les séquelles sont encore visibles de nos jours ». Car c’est la recherche d’une échelle musicale fondée sur des critères acoustiques, que les théoriciens de l’époque ne maîtrisaient pas, qui a entraîné, selon l’auteur de ce livre iconoclaste, la disparition des anciens modes médiévaux et enraciné chez les Occidentaux l’idée de la suprématie de leurs théories de la musique. Autrement dit, la musique « classique » est une musique ethnique comme les autres. Et ce n’est là que l’une des mises au point explosives auxquelles se livre l’auteur.
Ahmed Rebbaâ entreprend donc, en musicien passionné doublé d’un physicien chevronné, auteur d’une thèse d’Etat primée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS, France) et diplômé du Conservatoire de musique, de faire le point sur la dimension acoustique de la musique pour en arriver à dénoncer, en conclusion, le mépris avec lequel les Occidentaux considèrent en général les « ethnomusiques », refusant de reconnaître leurs fondements théoriques pourtant indéniables.
Le professeur Rabbaâ dit adresser son livre à un très large public : simples lecteurs et amateurs d’histoire, musiciens, élèves et professeurs des conservatoires, étudiants en musicologie et techniciens du son. 
Mais le travail de cet universitaire rigoureux, logique et cartésien, constitue en fait une somme impressionnante, voire incontournable de données scientifiques et musicologiques qui se révèleront, écrit à son sujet le critique musical Ernst Van Beck, «des clés décisives pour mieux comprendre le phénomène musical et les évolutions capitales qui ont marqué les pratiques, du Moyen Age au baroque, du classicisme à l’expérience contemporaine».  Cela étant, Ahmed Rabbaâ  reconnaît volontiers destiner plus particulièrement ce fruit d’une longue et patiente recherche à un public occidental, dans le cadre d’une démarche pour le moins militante.
Une seule note discordante dans la partition. Ce livre magistral, qui se vend très bien dans les librairies de France et sur les sites Web spécialisés, n’est pas disponible au Maroc. Les éditions Fuzeau y sont pourtant représentées, nous apprend l’auteur, par la Librairie DSM de Casablanca, qui semble hélas peu convaincue de l’intérêt que pourrait représenter cet ouvrage pour le public marocain. Un manque à gagner qui ne contrarie guère M. Rabbaâ qui, plus que jamais anticonformiste, revendique seulement la satisfaction d’avoir écrit un livre, alors qu’il aurait pu, comme tant d’autres, choisir de ne rien faire de son savoir et de ses convictions.


*«Histoire de l’Acoustique Musicale»
par Serge Donval
Editions Fuzeau, 2006
220 pages

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