Aourid : «Je suis là où le devoir m’appelle»

Aourid : «Je suis là où le devoir m’appelle»

ALM : Comment se passe la «transition» entre vos missions au Palais royal et vos nouvelles fonctions de wali de la Région Méknès-Tafilalet ? Il y a même certains qui ont avancé que cette nomination serait plutôt une sanction, une sorte de mise à l’écart. Que répondez-vous ?
Hassan Aourid : Ce qui compte, c’est mon sentiment. Je suis le premier concerné et, honnêtement, c’est une chance pour moi et c’est un honneur. C’est toujours un honneur de servir son pays, n’importe où. Je suis là où le devoir m’appelle. Je dis aussi que c’est une chance parce que, tout simplement, cette expérience m’a permis de me frotter à la réalité, connaître le Maroc en profondeur. Car, on ne peut pas finalement servir une cause, servir son pays sans le connaître. Je pensais que, marqué par un certain intellectualisme, je connaissais la réalité de mon pays. Mais, au contact des problèmes et des gens, j’ai pris conscience comme quoi je ne le connaissais pas, du moins que je ne le connaissais pas assez. A titre anecdotique, certains me disaient : « Tu devais connaître cette réalité ». Je répondais que je connaissais peut-être la physionomie et maintenant je suis passé à l’anatomie. C’est d’autant plus encourageant, plus exaltant que j’ai pris ma tâche au lendemain du lancement de l’INDH qui est certainement un tournant dans l’histoire du Maroc. Je laisse à tout un chacun le soin et le plaisir de commenter ou de gloser sur cette nomination. Quant à moi, je vous dis honnêtement que c’est une chance et un honneur.

Vous avez eu peut-être le temps de prendre connaissance des problèmes de la région et de Meknès en particulier. Quels sont, d’après vous, les chantiers prioritaires et les lacunes à combler d’urgence?
Il faut rappeler que je suis issu de cette région. Elle ne m’est pas étrangère. Elle est si grande ! Grâce au travail qui était mené par le Centre Tarik Ibn Ziyad, j’étais amené à m’y impliquer davantage. Toutefois, le travail associatif ne peut pas se suppléer au travail de l’État. C’est une autre dimension, une autre approche. L’expérience que je vis m’a permis de mieux connaître le Maroc, mais aussi de m’inscrire dans cette nouvelle approche initiée par Sa Majesté le Roi : comment faire pour parer aux insuffisances dans le domaine social. Au-delà de la connaissance de ces insuffisances, le plus important, ce sont les moyens pour remédier à ces carences.

Et les chantiers prioritaires ?
Votre question m’amène à parler de l’INDH. Je vous dis tout de go que l’INDH est une philosophie et une optimisation des efforts, comment faire pour que les efforts déployés puissent générer les meilleurs résultats. Nous sommes dans une sorte d’approche managériale si je peux me permettre.
L’INDH est une nouvelle approche des problèmes sociaux. Est-ce que le social est un fardeau ? Il y avait énormément de budgets alloués à ce secteur, mais quand on voit le résultat, on s’aperçoit qu’il n’est pas très probant. Parce que, tout simplement, il y avait une mauvaise gestion et que le social était justement considéré comme étant un fardeau, un mal nécessaire. Or, c’est non !
L’INDH intervient pour dire que le social est un investissement. Il faut savoir investir aussi. Voilà un petit peu pour la philosophie de l’INDH. Pour la méthodologie, il faut que cette Initiative colle à la réalité. L’INDH, ce n’est pas des mesures qui viennent de Rabat et qu’on s’évertue à appliquer.
C’est une lecture de la réalité et une écoute des attentes des gens. Mais aussi une implication des gens. Il faut que l’INDH soit conforme à une réalité. Dans le cas d’espèce, pour Meknès, le secteur agricole est très porteur. Je ne peux pas, par exemple, passer cette réalité sous le boisseau. D’autant plus que dans le cadre de l’accord de libre échange conclu avec les Etats-Unis, il y a énormément de possibilités de commercialisation. Le deuxième secteur considéré comme prioritaire est celui de l’artisanat. Bien sûr, là on n’a pas innové. Il existait et il y a eu tellement d’expression et d’intérêt pour ce secteur, mais on a apporté quelque chose de plus. C’est-à-dire que les problèmes de l’artisanat dépassent le processus de confection. Il y a des problèmes qui se posent en amont. Il faut qu’il y ait une filière d’apprentissage, par exemple, et en aval on doit assurer la commercialisation. Ce sont là, en gros, les secteurs prioritaires. En somme, on a privilégié les activités génératrices de revenus. L’INDH est une manière d’aider les gens à se prendre en charge. Ce n’est pas de l’assistanat. On peut comprendre que dans d’autres secteurs, il peut y avoir de l’assistanat et du caritatif. Dans le cas d’espèce, on aide les gens à se prendre en charge comme le veut l’adage connu : Il ne suffit pas de leur donner un poisson, mais il faut leur apprendre à pêcher.

Que vous inspire le fait que Sa Majesté ait décidé de superviser personnellement les projets de l’INDH pour Meknès comme pour Casablanca et Tétouan ?
Il faut revenir au discours du 18 mai et qui a décliné les contours de l’INDH. Autant que le discours du 20 août axé sur l’approche participative. On a constaté, dans les différentes phases du lancement de l’INDH, qu’on a tenu compte des spécificités propres à chaque région. Il est vrai que l’INDH ne touche pas que ces régions et ces villes qui ont l’insigne honneur d’être supervisées par Sa Majesté, mais c’est une opération qui couvre tout le Maroc et dont certainement les mécanismes autant que les contours seront peaufinés avec le temps. Comme tous les Marocains, on a été touchés par la visite de Sa Majesté dans le bidonville de Sekkoum à Casablanca. On a vu ce contact chaleureux et vivant du Roi avec son peuple. Ceux qui ont dit que l’INDH est une autre version de la Révolution du Roi et du peuple ne se sont pas trompés.

Après quelques mois d’exercice de votre mandat, quelle conception faites-vous de la mission d’un wali ?
Franchement, je n’ai pas eu le temps de conceptualiser. Je me suis retrouvé dans l’arène dès le premier jour pour déjà donner contours à l’INDH concernant la province et la région que j’administre. Dans tous les cas de figure, j’ai essayé d’être, autant faire se peut, proche du nouveau concept d’autorité. C’est-à-dire à l’écoute, être proche des gens. Je pense qu’on a collé à la philosophie de l’INDH et, quand je dis «on», c’est-à-dire toute l’équipe qui a travaillé avec moi et je tiens à saluer les efforts qui ont été déployés par les fonctionnaires de la wilaya, les représentants des services extérieurs de l’Administration, les élus et les représentants de la société civile. C’est un effort conjoint et je pense que je pourrai répondre a cette question dans deux ou trois ans peut-être.

Il y a aussi cette autre particularité que vous vous trouvez à la tête d’une région dont le chef-lieu a un Conseil de la ville dirigé par un maire PJD, le seul au Maroc. Comment se passe cette «cohabitation» ?
Il est vrai et je sais que c’est une expérience inédite qu’on passe à la loupe pour plusieurs raisons. Mais je pense que, dans le feu de l’action, il s’agit plutôt de rapports institutionnels. C’est le wali qui traite avec le Conseil ou le président du Conseil de la ville. Il y a une nouvelle culture. Le président du Conseil est bien sûr porté par une majorité de sensibilités PJD et cela transparaît dans le style et la culture des membres. Ce qui est tout à fait normal dans une société vivante où il y a une circulation d’idées. Mais dans le travail, ce sont les rapports institutionnels qui priment et c’est le wali qui traite avec le maire.

Le Centre Tarik Ibn Ziyad, que vous présidez, organise plusieurs festivals et, récemment, il y a eu un tir croisé sur ces manifestations entre accusations de dilapidation de deniers publics et encouragement de la débauche. Qu’en pensez-vous ?
Je n’aime pas les jugements tranchés et je cite toujours ce propos de Talleyrand : «Tout ce qui est excessif est insignifiant». Mais je peux vous dire que le petit Centre que je préside et dont je m’éloigne de plus en plus car je n’ai plus le temps…

Mais vous en êtes toujours le président…
Oui, mais il y a un vice-président. Car, tout simplement, on a voté et on a tenu à ce que je reste président alors que, moi, je voulais me retirer. Je demeure président, mais disons que c’est plutôt à titre honorifique. Nous avons eu l’occasion d’organiser un certain nombre de manifestations et nous avons vu qu’elles ont eu un effet de levier. C’étaient des manifestations culturelles, mais qui ont attiré l’attention et même drainé des investissements. Je parle de l’expérience d’Imilchil par exemple avec son moussem qui était une coquille vide et qui battait de l’aile. L’apport du Centre Tarik Ibn Ziyad, en organisant le Festival des Cimes, était un plus qui a été très apprécié par les habitants. Je dirai autant du Festival du Désert. Il ne s’agit pas de dilapidation. Au contraire, cela peut avoir un effet bénéfique de levier. Nous avons constaté, devant tout cet engouement, que c’était un signe de bonne santé. Toutefois, le Centre Tarik Ibn Ziyad ferait mieux de focaliser son attention sur des choses peut-être moins voyantes, mais plus persistantes : le travail académique et de recherche.

Donc un désengagement des festivals…
C’est prenant. Le Centre Tarik Ibn Ziyad dans son dernier communiqué a mentionné son souhait de focaliser son attention sur des activités purement académiques.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la «cause amazighe» ?
Déjà, le terme «cause amazighe» me dérange. Il y avait dans le temps la question amazighe et je dirai ce que je n’ai pas cessé de dire : il est vrai qu’à un moment, l’amazighité était surtout une langue et une culture. C’est-à-dire que ce qui primait, c’était la préservation de la langue et de la culture d’autant plus que la langue était réellement menacée, n’était plus reproduite dans les instances sociales, l’école, la famille… Son champ se rétrécissait comme une peau de chagrin. Elle menaçait mort et donc il y avait urgence. Je pense que cette menace ne plane plus. Il y a une prise en charge de l’amazighité en tant que langue, en tant que culture par l’Etat et par les hautes instances de l’Etat. Ce qui transparaît dans la création de l’Institut royal pour la culture amazighe. Et puis nous assistons à une résurgence de l’amazighité dans toutes ses expressions et elles sont multiples : des manifestations un peu partout, à Tanger, à Al Hoceïma, à Imilchil, à Taroudant…
Je crois que c’est un aspect qui jouit d’un consensus. La langue et la culture amazighes font partie intégrante de l’identité marocaine. Et il y a lieu de rappeler ce qui a été dit par Sa Majesté le Roi dans le discours d’Ajdir. La langue et la culture amazighes sont un patrimoine commun de tous les Marocains. Il y a lieu ici d’attirer l’attention sur les dérives communautaristes. Tout ce qui est marocain appartient aux Marocains. Mais l’amazighité se saurait être réduite à la langue et la culture. Comme je le dis et l’écris souvent, l’amazighité, c’est aussi une école, un dispensaire, une route… C’est ce que nous vivons quelque part dans le cadre de l’INDH. C’est très important de préserver la langue et la culture, mais il n’est pas moins important d’améliorer les conditions de vie des gens et je pense que même concernant cet aspect, il y a un consensus.

Pour revenir à votre mission de wali, quel destin rêvez-vous, par exemple, pour la région, et Meknès en particulier, dans trois ou quatre ans ?
Je vous dis honnêtement que j’ai un pincement de cœur quand je laisse parler les statistiques car la région de Meknès-Tafilalet est la région la plus pauvre du Maroc et qui participe à raison de 1,7 % du PIB. Non seulement elle est pauvre, mais elle est très pauvre. C’est d’autant plus inquiétant et antinomique dans la mesure où c’est une région potentiellement riche. C’est une région agricole avec une concentration de lacs, elle abrite les plus grandes cédraies, la vallée du Ziz et donc la palmeraie et avec un fort potentiel touristique. Or, tout cela finalement, dans le langage des chiffres, ne rend rien et je pense qu’il y a un effort de régulation à faire, une forme de discrimination positive. Il faut tout simplement que cette région vive au diapason de son potentiel. Je ne peux pas non plus ne pas parler de la ville de Meknès. Une ville avec un charme, une histoire et un attrait et qui, malheureusement, vivait en marge de l’évolution du Maroc. Toute cette histoire, tout ce patrimoine n’intervenaient pas, n’interféraient pas, par exemple, dans le présent et le devenir de la ville. Et je terminerais par dire ce que je n’ai pas cessé de dire à mes collaborateurs : l’avenir de la région dépend de l’avenir de Meknès. Ce sera le pôle. Mais, j’ajouterais aussi que Meknès n’a pas d’avenir sans Fès. Ces deux villes sont amenées, acculées à penser à un bi-pôle. Il y a une évolution mondiale qui s’est faite au détriment des villes internes au profit des villes côtières. On le vit un peu partout. Il faut trouver les moyens pour transcender cet obstacle, cette donne objective. Je pense que les deux villes sont appelées à réfléchir à un bi-pôle. Ce sera le salut pour la région. A tale of two cities, dirait Charles Dickens.

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