Au coeur du Sahara

La nuit vient de tomber. Il est 20 heures. Au-dehors, des lumières scintillantes éclairent les rues et boulevards où règne une ambiance conviviale. Un vent léger souffle. Requinquant. Il caresse les visages. Les magasins de l’avenue Mekka, principale avenue commerçante de la ville, sont toujours ouverts. Assis à même le sol à l’entrée de leurs échoppes, certains vendeurs réunis autour d’un vieil homme, boivent du thé en rigolant, insensibles au brouhaha alentours. Hommes et femmes marchent nonchalamment. Certains portent un habit traditionnel, alors que d’autres sont accoutrés de manière moderne. Le mélange est sympathique.
Laâyoune by night est encore plus fascinante que Laâyoune by day. Nous sommes dans une ville en plein désert. Bienvenue dans la capitale des provinces du Sud. Belle et fière, altière et sereine, Laâyoune, toute en ocre repeinte il y a quelques semaines, baigne en ce mois de février dans une atmosphère adoucie qui fait oublier la chaleur torride qui y règne habituellement. C’est qu’il a plu sur Laâyoune. Abondamment. La population est de bonne humeur. Cela se voit sur les visages des gens. Certains ont profité du beau temps qui a suivi pour aller pique-niquer dans le désert sous les tentes en compagnie de leur troupeau de chèvres et parfois de chameaux. “ Cela fait longtemps que Laâyoune n’a pas reçu des quantités aussi importantes d’ondées bienfaitrices», confie un jeune sahraoui. Pour qui débarque pour la première fois à Laâyoune, touche d’emblée une réalité aux antipodes des clichés nés de sa réputation d’endroit au centre d’un conflit avec le polisario, qui dure depuis plus de 25 ans. Un décalage nourri surtout par la présence depuis 1991 de l’ONU à travers la Minurso pour faire respecter le cessez-le-feu entre les deux parties. Cette présence onusienne laisse, en effet, croire que Laâyoune et les autres provinces du Sud sont en guerre. Rien de tout cela. La réalité est tout autre.
Tout comme les autres territoires du Sahara, Laâyoune est une ville marocaine sous un ciel marocain où les habitants vivent et vaquent à leurs occupations en toute sécurité. Aucun signe de tension ni de malaise. Ici, les scènes du quotidien renvoient toutes à une agglomération en paix avec elle-même, qui vit pleinement sa marocanité, loin des gesticulations du Polisario et de la littérature onusienne. “L’implication de l’ONU dans le dossier du Sahara marocain fait penser que les provinces du sud sont en conflit et qu’il est dangereux de s’y aventurer, explique le président du conseil provincial de Laâyoune, Alouat Mouloud. Or, comme vous avez pu le constater, ajoute-t-il en bombant le torse en signe de fierté, la région baigne dans une sécurité que l’on ne trouve pas dans nombre de pays du globe. C’est ce paradoxe que nous vivons à Laâyoune au quotidien“.
Même son de cloche chez les dignitaires locaux qui arborent un sourire narquois dès que l’on évoque le mot “Minurso“. En dehors des patrouilles terrestres et aériennes effectuées régulièrement sur la ligne de démarcation (à des centaines de kilomètres de Laâyoune), la Minurso n’a jamais eu à intervenir pour faire imposer une paix qui coule de source. Faute de quoi, les hommes de cette mission se la coulent douce. Le club Méditerranée. C’est la formule qui revient comme un leitmotiv pour décrire l’existence des Bérets bleus à Laâyoune. La vie y est tellement douce et peinarde et l’intégration facile que ceux qui sont appelés à partir pour une autre mission dans un foyer cette fois-ci chaud dans le monde éprouvent un grand chagrin. On raconte que les partants font leurs valises et prennent congé, les larmes aux yeux. Faute de faits d’armes, l’aventure de la Minurso a tourné souvent à des expériences personnelles exaltantes. Qui a décidé de finir ses jours dans la région, qui y a trouvé la femme de sa vie…Beaucoup de récits circulent sur le compte de ses membres qui n’aiment rien de tant que de voir proroger le mandat de leur mission. On ne fréquente pas impunément le Sahara dont les habitants ne donnent pas au demeurant l’impression de prêter trop attention aux joutes onusiennes au sujet de la région. Des joutes qui ne traduisent pas leurs souffrances réelles liées particulièrement aux déchirements familiaux engendrés par le conflit factice autour des territoires du Sud marocain. Il n’y a pas une famille sahraouie qui ne porte pas en effet la tragédie de la séparation forcée d’un frère, d’un cousin ou d’un père séquestré dans les camps de Tindouf. Sans oublier le deuil né des décès de centaines d’individus sous la torture exercée par le polisario dans ces camps de la mort du corps et de l’âme.
Dans une assez grande maison où sont réunies des figures de la ville, une discussion s’anime avant le dîner autour d’un verre de thé patiemment mitonné à la manière sahraouie . Un homme évoque l’affaire de Ali Salem Tamek qui a dernièrement attiré l’attention en reniant par ses propos provocateurs jusqu’à sa marocanité. Le débat est chaud. Chacun y va de son commentaire. Figure de proue de Laâyoune, mémoire vivante du Sahara et de ses soubresauts, Brahim Douihi prend la parole. Un silence presque religieux s’abat sur la salle. “D’abord, ce Tamek, commence-t-il, n’a pas à se mêler de la cause nationale puisqu’il est natif de Assa Zag, un territoire récupéré dès l’indépendance du Maroc en 1956. C’est donc une affaire qui ne le regarde pas. Il ajoute de sa voix fluette : “En fait, ce jeune homme croit pouvoir faire un bon investissement en s’attaquant à l’intégrité territoriale de son pays dans l’espoir de recevoir en échange de son silence une villa ou une belle voiture. Seulement voilà. L’intégrité territoriale est de par la Constitution une cause sacrée qui ne doit souffrir aucun marchandage ni chantage“. Hochement des têtes en guise d’acquiescement. Fin de la discussion. Difficile d’intervenir après M. Douihi. Ainsi va la vie à Laâyoune où se sont installés des gens venus d’autres villes du Royaume. Ici, ce n’est pas l’Eldorado. Mais la vie y est beaucoup moins chère qu’à Casablanca, Rabat ou Agadir étant donné que les produits de première nécessité et le carburant sont subventionnés. Mohamed a quitté son Souss natal en 1990 pour s’installer à Laâyoune où il est tenancier d’une épicerie dans le centre-ville.
“Je me sens bien ici avec mes enfants. Personne ne vient nous déranger. Vive le Sahara marocain“, lâche-t-il, le visage souriant. Des cas comme Mohamed sont légion. Ils ont choisi de leur propre gré de vivre à Laâyoune comme n’importe quel citoyen marocain qui s’estime chez lui de Tanger à Lagouira. “En fait, il fait bon vivre à Laâyoune que dans nombre d’agglomérations marocaines de taille moyenne, indique le groom de l’hôtel Parador qui vient, quant à lui, de Marrakech. C’est une ville franchement accueillante et attachante “. Depuis sa récupération en 1976, l’État marocain a investi massivement dans la région. Réseau routier, eau courante, électricité, assainissement, écoles, hôpitaux, aéroport, ports, télécommunications… S’étendant sur une superficie de près de 39.360 km2, soit 5% du territoire national, et comptant une population de 260.000 habitants dont 90% en milieu urbain, la province de Laâyoune dispose aujourd’hui d’une infrastructure de qualité qui a coûté la somme de 4,8 milliards de Dhs. Une série de projets d’une enveloppe de 2,3 milliards de Dhs englobant différents secteurs (habitat, eau potable, pêche, électricité…) furent lancés à l’occasion de la visite de S.M le Roi à Laâyoune début novembre 2001. C’est donc l’État qui fait tout ici et met la main à la poche en raison principalement du caractère quasi-nul de l’apport de la fiscalité locale. C’est l’État qui continue par exemple à faire tourner la mine de phosphates de Boukrâa (malgré son caractère déficitaire) grâce à un système de péréquation mis en place par la société-mère l’OCP (Office chérifien des phosphates).
Axée autour de trois secteurs : pêche maritime, élevage et commerce, l’activité économique est très faible et ne génère pas une valeur ajoutée susceptible de se traduire par une croissance régionale en termes de création de richesse et de postes d’emplois. D’ailleurs, l’État, à travers certains instruments comme la promotion nationale, continue à absorber une partie du chômage qui frappe notamment la jeunesse de Laâyoune.
Ce qui a contribué à créer une mentalité d’assistanat chez les gens. D’ailleurs, conscient de cette réalité, l’État a mis en place une batterie de mesures pour encourager l’investissement privé et l’auto-emploi, telles que l’exonération des impôts et taxes et la cession des terrains domaniaux à des prix intéressants… Pour le moment, cette politique incitative n’a pas donné les résultats escomptés. Elle a permis juste la création de 50 unités dont 30 sont dédiées au secteur de la pêche. Ce tissu industriel est trop faible pour assurer le décollage économique escompté. Le tourisme de désert (des espaces à perte de vue et à la beauté magique) et balnéaire (la plage de Foum El Oued est magnifique) est évoqué par l’ensemble des acteurs locaux comme étant un créneau porteur. Mais encore faut-il élaborer ce produit qui reste complètement à inventer pour pouvoir le vendre. Président du conseil régional de Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra, Hamma Baida pense que la cherté de l’aérien représente le principal obstacle pour l’émergence de Laâyoune comme pôle touristique. En fait, ce n’est pas le seul facteur en cause. Les autorités régionales de la province pensent que l’avenir du tourisme est tributaire du règlement de l’affaire du Sahara marocain en ce sens où les touristes étrangers ne s’aventureraient pas dans une région au centre d’un conflit. Cependant, Lâayoune mise sur le rapprochement avec les îles Canaries dont une délégation importante d’hommes d’affaires a visité la ville en 2003 pour initier un véritable processus d’ouverture économique. Laâyoune est d’ailleurs plus proche de ces îles espagnoles (moins d’une demi-heure en avion) que de la capitale du Souss, Agadir. En attendant, cette situation de blocage politique condamne Laâyoune à la stratégie du wait and see même si les Sahraouis n’envisagent leur existence que sous souveraineté marocaine. Les Chioukh, ces chefs de tribus respectés et imposants, vivent parfaitement leur marocanité, insensibles aux intrigues onusiennes et aux manoeuvres hostiles à l’intégrité territoriale du Maroc. Des choses comme le Plan Baker ou l’autonomie les exaspèrent au plus haut point.
De même, ils commencent à être agacés par les questions des journalistes à propos de leur marocanité … En un mot, ils en ont assez de devoir se justifier à chaque fois. Ils sont Marocains dans une terre marocaine. Un point c’est tout. À l’instar des autres provinces du Sud, la région de Laâyoune se distingue par une forte constellation tribale. Cette structure traditionnelle, en l’absence d’un véritable enracinement des partis politiques, continue à régir les rapports sociaux et à dominer les relations avec l’État, et ce malgré l’institution d’espaces démocratiques comme la commune et, tout récemment, les associations.
À la faveur du vent de liberté qui souffle sur le Maroc, Laâyoune et ses habitants n’ont plus peur de dire ce qu’ils pensent. Ils ont commencé à critiquer ce qui ne va pas à leurs yeux. Même les séparatistes ont droit de cité.

• Abdellah Chankou
[email protected]
Envoyé spécial à Laâyoune

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