Au nom de la paternité

1er octobre. Quinze heures. Un cri strident arrive de la rue. Saïd reconnaîtrait la voix de sa mère entre mille. Elle vient de descendre du premier étage. Inquiet, il déverrouille la porte de l’appartement, dégringole les escaliers, arrive au rez-de-chaussée, pousse les badaud, jette un regard et crie affolé : « Maman ! maman!, …qui t’a fait cela ?» . Elle estt étendue par terre, le corps criblé de neuf coups de couteau. Le concierge de l’immeuble se précipite vers le publiphone le plus proche, compose le 15 et le 19, retourne vers l’attroupement, s’approche de Saïd, lui chuchote à l’oreille : «…C’est Ahmed, ton père, qui lui a fait ça…». Été 1978. Ahmed a trente ans. Son diplôme de comptabilité ne lui rapporte pas gros. Il emballe ses valises, immigre en Arabie Saoudite pour tenter sa chance. Une année s’est avérée suffisante pour mettre un peu d’argent de côté. L’été suivant, il retourne chez lui, non pas définitivement, mais juste pour passer les vacances. Et le hasard lui a fait croiser la première fille qui le séduise vraiment. Auparavant, il avait eu seulement quelques passagères. Cette fois-ci, c’est l’amour avec un grand «A». En un clin d’oeil, il regagne l’Arabie Saoudite en compagnie de Houria, qui est devenue son épouse. Les jours, les mois et les années passent. En 1990, Ahmed et Houria ont trois enfants, tous nés en Arabie Saoudite.
«Nous devons rentrer chez nous définitivement à Casablanca…», dit un jour Ahmed à son épouse.
«Mais, ce sera difficile pour les enfants… », lui répond Houria.
«Je crois que nous avons épargné suffisamment pour reprendre notre vie ailleurs…», tente-t-il de la convaincre. Et il reprend : «J’ai pensé à un projet…je vais prendre le local commercial dont je t’avais parlé et qui se situe au boulevard Mers Sultan pour l’exploiter en supermarché…et évidemment je vais partager les bénéfices avec toi…». Une idée qui plaît à Houria, laquelle l’encourage à retourner au Maroc le plus tôt possible. Ahmed retourne à Casablanca avec sa petite famille. Il y monte son projet de supermarché. Aussitôt, le premier hypermarché y fait son apparition. Et Ahmed connaît des difficultés telles que bientôt, c’est la faillite.
Mais il ne désespère pas, il recourt au crédit pour monter un autre projet, un troisième, puis un quatrième. Mais comme s’il était poursuivi par une malédiction, aucun d’entre eux ne réussit. Et c’est la faillite à chaque fois. Les dettes s’accumulent et les difficultés avec les banques aussi.
Il n’arrive plus à penser, à gérer. Sa situation matérielle devient plus désastreuse qu’auparavant. Lui qui était retourné au pays avec des dizaines de millions en poche, n’a plus le sou maintenant.
Pire, il doit des millions aux banques. Il ne sait plus à quel saint se vouer. Toutes les portes se sont fermées devant lui. Même sa femme se contente, à chaque fois, de lui faire des reproches blessants, parfois humiliants: «…Tu n’aurais jamais du te lancer dans le commerce. … tu n’es pas fait pour ça…Tu dilapides l’argent à gauche et à droite sans prendre de précaution…’, lui répétait-elle souvent. Ces mots sont autant de flèches qui viennent lui transpercer le coeur, et qui brisent tout espoir. Ahmed est devenu muet, perdant son sourire et son bavardage si caractéristiques.
Il est déprimé, démoralisé, désespéré. A deux reprises, il a tenté de se suicider. Sa femme ne veut plus de lui, elle lui demande à chaque fois de la répudier. Aucun d’entre eux ne se rend compte des trois enfants qui sont devenues des spectateurs déprimés. «Si tu es un homme, tu dois me répudier !».
Une phrase amère qui tue à chaque instant la personnalité d’Ahmed. Jusqu’à quand ? Il finit par satisfaire la demande de sa femme et quitte le domicile conjugal pour habiter chez ses parents au quartier Kariat Al Jamaâ. Sa mère l’accueillie à bras ouverts. Il ne parvient pas à imaginer comment la mère de ses trois bambins a-t-elle pu en arriver à ce degré de cruauté envers lui. Lui qui l’a tant aimée au point qu’il lui a donné tout donné, son coeur, son argent, sa vie. Belle récompense ! Cependant, elle ne s’est pas arrêtée là, car elle ne veut lui remettre ni ses vêtements, ni ses objets personnels, ni ses documents.
Elle lui interdit même de venir voir ses trois enfants. Il s’arme de patience, pense à changer de vie, à devenir un salarié. Il frappe à la porte des sociétés, écrit des demandes. En vain. Sa mère tente de le consoler de temps en temps: «Il faut croire au destin mon fils, ne t’énerve pas, sois avec Dieu pour qu’il soit avec toi…Il va t’ouvrir les portes de Sa Miséricorde…Sois patient mon fils…». Le jour J. Ahmed se tient, l’après-midi, près de l’immeuble où demeure son ex-femme et ses trois enfants. Vers quinze heures, Houria est au seuil de l’immeuble. Il s’approche d’elle, lui demande des nouvelles de ses enfants. «Mais que leur veux-tu donc ? D’abord, ce ne sont pas les tiens ! Ils ne sont pas de toi ! Leurs pères sont des Saoudiens…Ce sont des fils de Saoudiens…», lui lance-t-elle. Abasourdi, il se sent diminué, humilié. «Qu’est ce que cela veut dire…j’étais ton proxénète, sale p…? «Oui…tu n’étais qu’un maquereau !», lui crie-t-elle au visage, en le frappant au visage de son sac à main.
Hors de lui, il brandit alors un petit couteau, lui assène sauvagement des coups. Elle hurle, tente de le repousser. Ahmed perd tout contrôle. Une heure plus tard, il se retrouve au boulevard des FAR avec le sac à main et un couteau à la main. Il s’en débarrasse. Le lendemain, il se présente de son plein gré devant la police.
«J’étais inconscient, lorsque je l’ai poignardée …Lorsqu’elle m’a traité de maquereau, j’ai perdu tout contrôle sur mes nerfs», déclare-t-il, devant la Cour de la Chambre Criminelle près la Cour d’Appel de Casablanca, qui était clémente avec lui en le condamnant seulement à huit ans de réclusion. Elle l’a considéré comme étant provoqué par son ex-femme.…Certes les huit ans passeront en un clin d’oeil. Mais à sa libération, ses trois enfants risquent de ne voir en lui que celui qui a tué leur mère.

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