Au paroxysme de la misère

Lundi 15 avril 2002. Dans l’après-midi. Aïn-Sebaâ, l’Allée des Cerisiers est calme et presque déserte. La majorité des habitants sont chez eux, en train de déjeuner ou s’apprêtent à sortir de chez eux, à destination de leur travail. «Attrape-la, attrape-la…ne la laisse pas s’enfuir !…», crie un jeune homme qui est lancé à la poursuite d’une jeune femme. Il appelle un autre jeune homme qui passe par hasard, loin de lui. Elle détale comme un lapin, sans se retourner. Son sac tombe à terre. Elle ne se retourne pas pour le récupérer. Les cinquante dirhams qu’il renferme ne lui importent plus. «Je dois sauver ma peau…», se dit-elle. Le deuxième jeune homme lui coupe le chemin, se jette sur elle, l’agrippe. Elle tente de s’échapper. Mais en vain. Le jeune la saisit comme un lion qui attrape une gazelle. Les badauds s’attroupent autour d’elle, l’empêchant de prendre la poudre d’escampette.
«Appelle la police !…appelle la police tout de suite !…», demande un homme à un jeune qui vient de voir ce qui se passe.
La jeune femme halète, tourne la tête à gauche et à droite, sanglote, ne sait quoi faire. Les badauds la traite de façon humiliante, chacun lui lance un mot abject, une insulte. Elle ne peut répondre. Elle leur demande d’être cléments avec elle. «Tu étais clémente avec ce petit enfant pour qu’on soit clément avec toi, sale p…?», lui lance l’un des badauds. Son nom est Saâdia. Elle n’a jamais connu un beau jour, comme elle le disait à quelques unes de ses amies. Elle a passé une enfance de misère avec ses neuf frères et soeurs. Aucun d’entre eux n’a jamais franchi le seuil d’une école. Parfois, sa famille n’avait pas de quoi préparer un verre de thé. Comment pouvait-elle alors financer les fournitures scolaires?. À son quinzième printemps, elle décide de fuir la misère, l’indigence de sa famille. « Une bouche en moins…», pensait-elle. Quelqu’un lui trouve un boulot chez une famille casablancaise ; elle devient une bonne à tout faire. «C’est mieux que de rester chez soi et de voir toute cette misère», se consolait-elle. Les jours passent, les corvées se poursuivent.
«Que te rapporte donc le travail chez les familles ?…Rien !…Ta situation n’a pas changé. Mais si tu «fréquentes» des gens tes poches se garniront d’argent…», lui explique une jeune fille qu’elle rencontre un jour de repos au parc de la Ligue Arabe, à Casablanca.
«Mais je suis encore vierge !», lui dit Saâdia. «On l’a toutes été un jours, vierges…Mais à quoi bon d’être vierge si la virginité est assimilable à la misère ?…».
Saâdia accompagne la fille chez elle, laisse tomber ses employeurs, commence à apprendre les abc de la prostitution. D’un jour à l’autre, son amie l’abandonne. Saâdia est livrée à elle-même, elle ne peut plus supporter être exploité par des familles. Et la prostitution est un chemin plus sûr, plus facile pour gagner de quoi vivre. Elle erre dans les boulevards et les cafés casablancais, proposant sa «marchandise» ; le plaisir éphémère à un prix qui ne dépasse pas les cent dirhams. Une prostitution de misère. Analphabète, Saâdia est mal informée sexuellement. Elle tombe enceinte. «Quel destin !», se dit-elle. Comment peut-elle s’en sortir ? Saâdia recourt à l’utilisation d’herbes médicinales. Mais en vain. Neuf mois plus tard, elle est sur le point d’accoucher. Inutile de frapper aux portes des hôpitaux, la police et le tribunal étant au tournant. Elle gagne le mausolée Sidi Messaoud, à Had Ouled Fraj. Un bébé y verra le jour, en décembre 2001, sous sa coupole. Quatre mois plus tard, elle retourne à Casablanca, cherche à gagner sa vie et celle de son nouveau-né. Elle frappe à la première porte, à la deuxième, à la troisième…et toujours la même réponse : « Tu as un enfant ?…Non, non, on veut une bonne sans enfant…». Son nouveau-né devient une entrave à ses activités de vendeuse de plaisir et de bonne à tout faire. «Je dois m’en débarrasser…», se dit-elle. Et il est dur, pénible, qu’une mère en arrive à penser à se débarrasser de son enfant.
Lundi 15 avril était le jour J pour elle. Elle enveloppe son nouveau-né dans un drap, lui met la tétine du biberon dans sa petite bouche, regagne l’Allée des Cerisiers. Son coeur bat la chamade. Elle scrute du regard les alentours et pose son bambin près d’une maison. Mais un passant se rend compte de son acte. Elle a été arrêtée, mise entre les mains de la police judiciaire de Hay Mohammadi-Aïn Sebaâ. «Quel est le prénom de ton fils ?», lui demande le chef de la PJ. Saâdia n’a pas trouvé de réponse, elle ne lui a pas donné un prénom. Il est encore X ben X comme un cadavre qui n’a pas encore été identifié. Faut-il incriminer Saâdia, qui se sent victime à plus d’un titre ?; d’abord d’une famille qui est incapable de subvenir à ses besoins, et enfin, d’une société qui l’a condamnée sans appel et sans circonstances atténuantes non plus ?

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