Au sujet de la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone : Voir autrement l’esprit de la Méditerranée (2/2)

Si le projet euro-méditerranéen proposa l’association comme base pour la coopération entre les deux rives de la Méditerranée et si les responsables politiques européens, comme Jacques Chirac et Philipe Gonzalez, justifiaient ce projet par la déception générale que ressentent les pays du Sud-Est méditerranéen en raison de l’inégalité des rapports, malgré la fin de l’ère coloniale, afin de créer une nouvelle histoire des relations entre Méditerranéens fondées sur la coopération, l’association, la compréhension mutuelle, si les intentions de certaines européens furent ainsi formulées, il y a aussi des motivations économiques et des intérêts européens d’une très grande importance dans la région.
Les pays du Sud-Est méditerranéen sont les premiers partenaires commerciaux de l’Union européenne après le Japon et l’USA. L’importance du marché méditerranéen dépasse, pour les institutions européennes, la valeur de leurs exportations vers le Japon. Aussi, les Etats de l’Union européenne dominent plus de la moitié des échanges extérieurs des pays du Sud- Est méditerranéen. Ces échanges ont atteint 58845,51 billions de francs français en 1993 (l’euro n’existait pas encore). Les pays du Conseil de la coopération du Golfe constituent un partenaire vital pour l’UE, parce qu’ils garantissent presque 22% de la consommation européenne en pétrole. Les pays du Golfe avaient été invités à la conférence de Barcelone en tant qu’observateurs, ils ne cachèrent pas l’intérêt qu’ils donnèrent aux politiques européennes au Moyen – Orient et en Méditerranée, toutefois, ils restaient réticents à l’égard des sollicitations européennes par crainte de ne voir en eux que de simples pourvoyeurs de fonds.
La politique d’association euro-  méditerranéenne préconisée par l’UE à Barcelone avait exclu la Libye pour des raisons politiques inacceptables à l’époque alors qu’elles intégrèrent Israël qui continue toujours à occuper le Golan, le Sud du Liban et la Palestine. Aussi comment comprendre l’élimination de l’un des pays méditerranéens et accepter la Jordanie et la Mauritanie comme observateurs ?  
Handicap du projet euro-méditerranéen
La majorité des pays du pourtour Sud- Est méditerranéen connaissent des crises structurellement difficiles à surmonter. Ils ont des politiques hétérogènes au niveau socio- économique, mais semblables sur le plan de certaines productions. Ces données constituent des obstacles majeurs dans la voie de l’intégration entre les pays de la rive Sud, et une des dimensions embarrassantes de la question méditerranéenne.
L’hétérogénéité des pays du Sud-Est poussèrent certains observateurs à douter en la crédibilité du projet méditerranéen. Fonder une région de libre-échange entre pays à niveaux, structurellement, hétérogènes et contradictoires ne pouvait avoir de sens qu’en cas d’adoption d’une politique d’interventions nécessaires de la part des Etats du Sud et l’aide des Européens pour propulser le développement  du pourtour du Sud – Est méditerranéen.
Il y a des inégalités craintes entre le Nord et le Sud au niveau économique. Le poids économique des pays du Sud du bassin méditerranéen se mesurait par le taux de production de ces pays, qui était de 380 milliards de dollars en 1993, ce qui représentait à peu près 5% du produit intérieur global des pays de l’Union.
Il était très difficile de parler d’une entité homogène des pays euro-  méditerranéens. Les échanges commerciaux, l’élimination des obstacles douaniers, pouvaient être bénéfiques pour des partenaires à un niveau d’évolution rapproché, mais ils pouvaient avoir des résultats négatifs lorsqu’il s’agissait de partenaires dont les niveaux de croissance et de développement sont inégaux. L’Europe, par exemple, affichait une grande volonté d’ouverture pour importer les produits agricoles des pays du Sud méditerranéen, mais à condition de ne pas concurrencer ses propres produits. Le cas des négociations avec le Maroc durant le deuxième semestre de 1995 avait été très révélateur. Certains pays européens se sont opposés, avec force, à  certains points de l’accord surtout concernant les fleurs et les agrumes.
Les négociations entre le Maroc et l’Union européenne ont été un modèle de difficultés qui peuvent exister entre une entité forte et unifiée et des pays faibles économiquement, en crise politiquement et socialement. L’Union européenne était venue munie d’un dossier commun dont les bases ont été conçues depuis 1994, alors que l’autre partie fut constituée en réalité de diverses parties, leurs réclamations furent concurrentes, leurs dossiers disparates et leurs paris étaient dictés par des calculs individualistes.
Le Maroc, comme tous les autres pays du bassin Sud- Est de la Méditerranée s’était présenté à Barcelone avec son propre dossier, ses exigences et ses considérations particulières.
En fin de compte, les gens du Sud jouèrent individuellement dans un terrain défini par le Nord, qui procéda, de son côté, en s’appuyant sur une équipe unie avec des enjeux préparés à l’avance dans le cadre d’une vision globale de la région méditerranéenne.
Dans un contexte où la mondialisation était devenue le mot d’ordre économique et commercial, les observateurs étaient attirés par les enjeux stratégiques et économiques qui se tissèrent dans le bassin méditerranéen. La majorité des analystes ne résistaient pas au fait de constater que la conférence de Barcelone constitua, au fond, une réaction, mûrement réfléchie, aux percées américaines dans la région. Le discours du ministre français des Affaires étrangères  de l’époque, Hervé de Charrette, dans les cérémonies d’ouverture de la conférence de Barcelone, fut très éloquent, lorsque il insista sur le poids de l’Amérique qui a fait de la « Méditerranée une mer dominée par les étrangers ». De Charrette exprimait, à certains égards, le sentiment européen général qui s’est manifesté par la décision d’éloigner les Etats-Unis et la Russie de la conférence de Barcelone.
De ce point de vue la conférence de Barcelone constitua une réaction européenne contre le projet américain dans la région et elle marqua une étape cruciale dans la course des positionnements des superpuissances dans la Méditerranée. En effet, l’Union européenne ne cachait pas sa volonté de convaincre les pays méditerranéens pour s’intégrer dans une vaste région de libre-échange à l’horizon 2010, sous la houlette de l’Union dans un espace euro-méditerranéen contenant les 15 de l’Union (à l’époque) et les 12 autres partenaires.
Or, ce partenariat préconisé par l’Union européenne ne méritait pas son nom, parce qu’il fut fondé sur la sélection et le déséquilibre : il distinguait entre le libre-échange des marchandises et la liberté des personnes. Il permettait l’élimination des obstacles devant le premier, mais il construisait de grandes murailles devant les hommes, par peur de «l’invasion des émigrés».
A cette ségrégation, l’Union ajoute une autre différence dans le domaine économique, entre les produits industriels et les produits agricoles. Ce que l’Union appelait libre-échange commercial fut, en réalité, un échange unilatéral, car l’Union impose des restrictions draconiennes aux produits agricoles marocains, syriens, tunisiens et égyptiens au profit des pays membres de l’Union. Bref, le partenariat escompté par l’Union était fondamentalement inégal parce qu’elle voulait instaurer des rapports de «coopération» entre un géant économique, uni et cohérent, et des entités isolées en voie de développement.
L’analyse de « la déclaration de Barcelone » et « le plan d’actions futures » ne pouvait s’empêcher de constater que les Européens avaient fait du modèle civilisationnel et culturel occidental la seule référence au projet méditerranéen voulu. Il était frappant de remarquer l’absence du principe d’égalité entre les civilisations, bien au contraire les principes occidentaux se présentaient, à travers la déclaration, comme l’expression d’une civilisation triomphante, supérieure qui tend à répandre ses valeurs en assujettissant les autres cultures méditerranéennes.  
Ces remarques ne voulaient pas dire qu’il faut encore creuser la distance qui sépare les deux rives, au contraire la coopération régionale était devenue une nécessité vitale à la lumière des mutations profondes que connaissent le monde et la Méditerranée. Toutefois un projet réaliste, ne contenant pas en lui les graines de l’explosion, c’est celui qui s’appuyait sur des structures égales et des parties relativement équilibrées pouvant sauvegarder l’unité civilisationnelle, la cohésion politique et la personnalité culturelle spécifique des deux principaux partenaires (le Sud-Est  islamique et le Nord occidental) dans le but de servir leurs intérêts communs. Pour d’autres, l’ouverture européenne sur son espace méditerranéen et sa volonté politique affichée pour concrétiser une région de libre-échange, constituait un tournant d’une grande importance dans les rapports des deux rives de la Méditerranée. Si ce n’était qu’au niveau de la démocratisation des pays du Sud. La communauté européenne a joué un rôle remarquable dans l’accélération du processus démocratique dans les pays du Sud de l’Europe, de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce, qui ont vécu des décennies sous la domination des pouvoirs militaro- fascistes. Il est vrai que la démocratie évolue à partir de données internes et d’une culture politique fondée sur le sens de la citoyenneté, le respect du droit et du compromis pacifique pour résoudre les problèmes de la communauté, mais l’environnement régional ambiant pouvait activer ce processus et soutenir les forces démocratiques dans les pays du Sud- Est méditerranéen.
Ainsi, l’idée de la Méditerranéité pouvait trouver ses modalités d’application, et créer un espace permettant la transition à la démocratie dans les pays du Sud, comme c’était le cas avec l’Espagne, le Portugal et la Grèce. La Méditerranéité pouvait être adoptée tant qu’elle pouvait ouvrir de nouveaux horizons pour le Sud. Il se trouvait que la démocratie espérée dans la rive Sud avait besoin d’une véritable impulsion pour se concrétiser dans les faits et les institutions. L’histoire des démocraties du Sud européen constitue un exemple éloquent. Ce nouveau projet pour la Méditerranée, prêché par la France, est-il conscient des enjeux complexes que les accords issus du processus de Barcelone ont affronté ? Ou bien voulait-il engager les pays de la région dans une nouvelle politique de contournement (de l’adhésion de la Turquie) et d’intégration (d’Israël surtout) sans pour autant régler les foyers d’adversité en Méditerranée.

Mohammed Noureddine Affaya

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