Beaux-arts espagnols à Bab el Kébir

Beaux-arts espagnols à Bab el Kébir

La conception de l´exposition « Pièce par Pièce » est née de la sensibilité d’un des artistes mythiques des années 80 : Dis Berlin. Cet artiste qui se nourrit du monde de la mode, du cinéma et la photo, conçoit l’exposition comme un cabinet d’arts et de curiosités, très apprécié au XIXème siècle et au début du XXème. Il s’agit d´un penchant de certains artistes collectionneurs qui créaient un espace dans lequel convergeaient des tableaux, des photos, des statues et d’autres objets d’art. C’étaient des maisons de vie, faites de raretés artistiques « Pièce par Pièce ». Ce furent des univers où l’on laissait apparaître une intelligence organisatrice de différentes générations et réceptivités artistiques. Durant ces siècles, il y eut beaucoup d’amateurs de cabinets de curiosités. Parmi les plus importants, on pourrait citer l’architecte londonien John Soane, l’écrivain Walter Benjamín, Paul Klee, l´écrivain satirique espagnol Ramón Gómez de la Serna et le poète surrealiste André Breton.
« Pièce par Pièce », qui sera exposée à la galerie Bab el Kébir aux Oudayas, est un cabinet de peintures, de dessins et de photographies. Ce sont des oeuvres qui ont été dénichées à différentes époques et en différents lieux du vaste et pluriel espace espagnol. Elles ont l’intensité et la concentration comme dénominateur commun. Sa spécificité est de revendiquer le petit format et de permettre de futurs montages s’ajustant à tout espace comme s’il s´agissait d´un cabinet privé. Selon Dis Berlin, le concepteur de l’idée, la délimitation n’est pas gratuite. Elle tente de retracer de manière représentative la continuité de la peinture figurative des années 70 dans la dispersion, et dans la multiplication des langages de la figuration des années 80 et 90.
Derrière cette volonté, se dissimule une véritable position réactive du peintre. Après la vague néo-expressionniste et « trans-avant-gardiste » du début des années 80, chaque artiste a choisi son chemin et seuls quelques-uns sont arrivés à construire des mondes propres à eux. La réaction de Dis Berlin et des peintres qui sont représentés dans « Pièce par Pièce » reflète leur désir de retrouver la peinture comme métier indépendant et laisse apparaître leur dédain pour la mode comme phénomène artistique éphémère.
Le titre de l’exposition revendique l’universalité de l’art contre l’individualité comme forme passagère et futile. Elle met, par conséquent, en évidence l’oeuvre face à la vanité romantique des noms propres. Les postulats de l’exposition résident dans l’exigence de l’oeuvre sur papier, des petits formats et dans la fusion hétérodoxe de la photographie et de la peinture.
Une autre caractéristique de l’exposition est la façon d’accrocher les oeuvres. À contre-courant et à la manière des cabinets de peinture du XIXème siècle et des expositions avant-gardistes, les murs sont totalement recouverts. Dis Berlin défend le petit format. Il considère qu’en peinture, comme en photographie, les meilleures oeuvres sont celles qui sont de petite dimension. D’autre part, il affirme que le petit format, si le collectionneur sait l’utiliser avec sensibilité et application, transforme le mur en une constellation d’univers de couleurs, de formes et d’échos sémantiques. Son attitude de défense du petit format l’oppose à l’américanisation des proportions du tableau. Il constate que ce phénomène a blessé l’âme de la créativité et a poussé la majorité des artistes à peindre davantage avec le bras qu’avec la main. Le même phénomène s’est produit en photographie, dont les conséquences ont été dévastatrices pour ce mode d’expression artistique, qui depuis son origine s’adapte bien mieux au petit format qu’au grand.
Madrid des années 80 unit sentimentalement les 58 artistes présents dans cette exposition. Ils se sont formés à l’abri du bouillonnement culturel madrilène de la transition espagnole. Toutefois, il faudrait signaler que ces derniers proviennent de différentes régions d´Espagne. Artistiquement, ils sont issus de sensibilités différentes et de courants aussi éloignés comme le réalisme magique, la peinture métaphysique, le pop et le rationalisme, entres autres.
Certains se sont formés à Rome ou dans d’autres capitales européennes, et il y a ceux qui ont évolué à l’abri de la luminosité de la Méditerranée, tandis que d’autres ont reçu l’influence de l’Atlantique gaditain, galicien ou cantabrien.
« Pièce par Pièce » est une exposition qui réunit 58 artistes espagnols. Son originalité réside dans l’idée qui la structure : elle unit à contre-courant l’art pictural et la photographie en un seul espace. Dès le départ, elle a été conçue comme une exposition itinérante. L’Institut Cervantès en tant que mécène organisateur, la soutient pour parcourir tous ses centres en Europe et dans le monde arabe. De par son concept et par ses caractéristiques formelles, il a un esprit qui la charpente. Il s’agit de peintres et de photographes qui travaillent avec des matériaux et des techniques diverses et qui proviennent de différents endroits et de contextes artistiques variés. Sa vocation est représentative. Elle souhaite mettre en lumière l’art espagnol contemporain. Elle possède aussi une unité de sens. Dans cette diversité et cette pluralité artistique, il existe un élément agglutinant qui prend corps dans la taille des oeuvres. Tous les tableaux et photographies qui sont exposés constituent un hymne au petit format et, plus spécialement, à la figuration.
D’autre part, la direction commune de ces artistes se base sur la revendication de l’indépendance comme éthique et artistique, la technique élaborée et l’amour du métier, s’opposant à toute tendance qui émanerait des modes manipulatrices et mercantilistes.
Cette exposition pourrait être considérée comme labyrinthique et kaléidoscopique. Elle met en valeur la bonne santé de la figuration espagnole et doit être décryptée comme un portrait « Pièce par Pièce » de l’art espagnol contemporain.

• Par Larbi El Harti

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