Bencheikh : «Il faut croire en l’avenir»

Bencheikh : «Il faut croire en l’avenir»

ALM : Votre livre interpelle, d’abord, par des aspects liés à la forme, à savoir sa taille 100 pages, son titre, qui pose la question sur la nature de l’épreuve que traverse l’université marocaine, et par sa virulence, alors que vous dites l’avoir écrit dans un souci de dialogue. Comment expliquez-vous ces trois éléments ?
Mustapha Bencheikh : Pour ce qui est de la taille, j’ai voulu faire un livre accessible au grand public. J’ai aussi essayé de m’inscrire dans un discours de vérité. Pour être sincère, il faut faire court. Quant au titre, d’aucuns savent que nous sommes confrontés à un grand défi qui n’est autre que celui de l’éducation et la nécessité de construire un enseignement supérieur de qualité. Pour gagner cette épreuve, il faut mettre en oeuvre, en commençant d’abord par le dialogue. Le livre comporte, je vous l’accorde, une certaine virulence. Nous sommes à la deuxième année d’une réforme qui comporte beaucoup de dysfonctionnements. Or, le temps ne pardonne pas. La question à se poser est liée à celui qui va prendre sur lui de dire qu’il faut rectifier le tir. Valeur aujourd’hui, la loi du silence est toujours de mise.
Justement, que se cache-t-il derrière le silence des enseignants. Ce mutisme est-il normal ?
Ceux qui sont dans l’enseignement supérieur aujourd’hui sont investis d’une mission supposée. Cette obéissance à cette mission fait qu’ils sont parfois amenés à oublier le respect qu’ils doivent à la vérité. Le corps enseignant est aussi meurtri pour différentes raisons. Nous vivons mal cette réforme, mais au même temps, nous ne voulons pas passer pour des gens qui s’opposent à l’avenir en s’opposant à cette réforme. Nous sommes dans une situation politique où nous souhaitons être porteurs d’un discours positif, parfois même à contre coeur. Or, une réforme vaut, d’abord, par son application. Mais son application pose problème. Le livre est dans ce sens une tentative de combattre le silence, en imposant le débat, une voie vers l’écoute, la vérité, la démocratie.
Dans votre livre, vous comparez l’attentisme qui règne au sein de l’université à celui qui a régné lors de l’alternance démocratique. Quel est le trait d’union entre les deux expériences ?
Les responsables disent, en gros, que pour évaluer une réforme, il fallait une dizaine d’années. Mais aucun pays ne peut s’octroyer ce privilège qu’est cette facilité. En fait, il faut au coup par coup rectifier le tir. Plus facile à dire qu’à faire. Et pour cause, cela suppose du courage et la capacité de pouvoir dire au plus haut niveau que tel ou tel problème se pose. Et il ne suffit pas non plus de le dire, mais être capable de proposer des solutions, qui peuvent sembler être en retrait par rapport à la Charte de l’éducation et par rapport à la loi 01-00.
En quoi ces deux textes posent problème ?
L’applicabilité. Le projet de réforme est trop ambitieux, dans le sens où il ne tient pas compte de ce qui est possible et réalisable, encore moins des moyens et ressources humaines dont nous disposons. On doit concevoir un enseignement qui tient compte du nombre des enseignants Il faut donc jouer la carte du contrôle continu de manière différente. Il faut maintenir un système d’examens au moins pour les fonctionnaires. Il faut surtout changer le contenu des enseignements, qui n’ont connu aucun changement. Pour cela, il faut sécuriser les enseignants et les accompagner dans leur démarche, particulièrement dans le premier cycle. Ce dernier exige un effort plus de pédagogie que de recherche.
Vous parlez également d’une réforme intelligente et transparente. Qu’est-ce que cela suppose-t-il?
Par transparence, j’entends la nécessité d’afficher clairement ses objectifs. L’objectif actuel est la qualité. Mais est-ce qu’au bout deux ans, nous allons vers cette qualité ? La réponse est non. La transparence, tout le monde est pour. Est est-ce que nous disons la vérité pour autant? La réponse est non. Positiver, croire en l’avenir, donner du temps au temps, oui. Mais avec une stratégie de cette forme, on pourrait écumer la mer à la petite cuillère.
Il est également question dans votre livre de motivation. Par quoi devrait-elle commencer à votre avis?
Au niveau des enseignants, on peut la créer par un souci de partage. Il n’est pas normal qu’aujourd’hui, on assiste à un écart en matière des salaires qui va de 1 à 34. S’il y a austérité, qu’il y ait austérité pour tout le monde. Motiver l’enseignant, dans le travail, c’est faire aujourd’hui qu’on puisse, autour de revues créées par les universités, atteindre des publications de qualité. C’est faire que chaque université se dote d’une bibliothèque de qualité. Les livres sont rares. Pour y accéder, l’universitaire doit mettre la main à la poche. Vis-à-vis des étudiants, la motivation passe par la convivialité et le respecte. C’est instaurer une culture de dialogue, quelles ques soient les tendances politiques l’étudiants. Et en tant que responsable, on n’a pas le droit de se réfugier dans son bureau et refuser de recevoir les étudiants. Discuter ne veut pas dire pour autant tout accepter. Ces étudiants sont l’avenir de ce pays. Malheureusement, il y a là aussi des bévues. L’université est là parce qu’il y a des étudiants.
Quel regard portez-vous sur les politiques menées jusque-là par le Maroc en matière d’enseignement supérieur ?
L’enseignement supérieur au Maroc n’a que 50 ans d’existence. Ce qui nous amène à un peu d’indulgence. Malgré tout, nous n’avons pas réussi si mal que cela. L’université a participé à la création d’une certaine élite. Simplement, entre les années 60 et 80, on est passé d’une université d’élite et une université de masses. Et là, il n’y a pas eu d’adaptation. Un chaînon manquant qui a conduit à des solutions rapides, du moment. Si bien que, progressivement, l’université a été déstabilisée, sans pouvoir, un jour, être fixée sur des rails. La loi 01-00 et la charte sont venues organiser ce mammouth. Mais ce n’est pas évident. On a oublié qu’on était devant une réforme fictive, mais devant une réforme du possible. Au lieu d’aller vers le possible, nous avons cru à un idéal, qu’on a jamais réussi à bien cerner.
Vous établissez également la distinction entre l’Université philosophe et l’université entreprise. Université et entreprise ne seraient-elles pas compatibles pour autant?
L’université n’est pas, et ne sera jamais, l’entreprise. C’est indiscutable même dans les pays les plus avancées. Simplement, les deux ne s’excluent pas. Il nous faudrait une université qui concilie le savoir-faire de l’entrepreneur et la capacité à la réfléchir sur sa propre démarche intellectuelle qui est essentiellement la vocation de l’université. Cette espèce d’osmose entre ces deux directions peut conduire à une université qui va pouvoir profiter à la fois de l’entreprise et des humanités. Parce que ce n’est pas incompatible. La réforme en question, le permet-elle ? Elle devrait, mais ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas pour participer à y arriver.

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