Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (11)

Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (11)

Les deux partis nationalistes, l’Istiqlal et la Choura et l’Istiqlal, comptaient dans leurs rangs un nombre important d’hommes capables de jouer leur rôle politique d’encadrement de la population. Une tâche dont l’Istiqlal, la Choura et l’Union Marocaine du Travail s’acquittaient effectivement avant le retour du roi à son Trône.
Ahmed Boukhari a soulevé dans plusieurs épisodes de son témoignage l’existence de milices du Parti de l’Istiqlal et du parti de la Choura et l’Istiqlal. Il est certain qu’il a puisé ses écrits des rapports que rédigeaient les Français qui opéraient dans les services de police, même après le retour du Roi et l’annonce de l’Indépendance. Il paraît que la polémique autour du départ, ou non, des Français qui travaillaient à la Sûreté nationale a été l’une des raisons de la destitution d’Abdellah Ibrahim en mai 1960.
En d’autres termes, pendant quatre ans, les Français ont continué à rédiger au sein des commissariats leurs rapports pleins de rancœur à l’égard des nationalistes, en qualifiant les instances nationalistes de milices de partis. Aujourd’hui, en lisant ces écrits nous avons l’impression que le Maroc était toujours au bord de la guerre civile comme c’est le cas au Liban.
En réalité, les nationalistes ont éprouvé le besoin de mettre sur pied des organisations sécuritaires avant le retour du Roi au Trône le 16 novembre 1955.
Quelques jours avant l’arrivée à Paris du Roi et du Prince héritier, que Dieu ait leurs âmes, Mohammed V était préoccupé par les questions sécuritaires. A cet effet, au sein du château d’Henri IV, dans la banlieue parisienne, où la Famille royale a séjourné pendant deux semaines, le retour rapide à Rabat de Mehdi Ben Barka a été décidé afin de préparer, en coordination avec les autorités militaires et policières françaises, l’accueil du Souverain. C’est ainsi que Si Mehdi, que Dieu ait son âme, s’est réuni avec le responsable, à la Résidence générale des Affaires intérieures et de la Sécurité, le général Le Blanc, afin de déterminer les préparatifs du retour du Roi à son Trône. Lors de cette réunion, il a été convenu que le parti de la Choura et de l’Istiqlal se chargera du maintien de l’ordre et la sécurité de l’aéroport Rabat-Salé jusqu’au pont du fleuve Bouregreg. A cet endroit précis, où les foules étaient plus nombreuses, c’est le Parti de l’Istiqlal qui a pris le relais. Et finalement, dès que le cortège royal est entré au Mechouar, ce sont les organisations syndicales de l’UMT qui s’occupèrent de la sécurité. Bien évidemment, il y avait tout au long du circuit emprunté par le cortège royal des éléments de la Gendarmerie et la police française, avec ses hommes européens et marocains.
Après l’arrivée du Roi et l’achèvement d’une semaine de festivités, tout le monde croyait que les partis politiques allaient mettre un terme à leur mission, qui consistait beaucoup plus à maintenir l’ordre, qu’à préserver la sécurité. Et pour cause, dès que les prémices d’un désordre apparaissaient dans les rues, les Marocains se mettaient à scander le slogan : "L’ordre! L’ordre!". Ce slogan avait un effet magique sur les foules, puisque les gens faisaient aussitôt preuve de discipline et de respect de l’ordre.
Toutefois, tout au long de la période qui s’étend de la date du retour du Roi (novembre 1955) à celle de la création de la Sûreté nationale (mai 1956), les brigades nationalistes du maintien de l’ordre demeuraient une nécessité, surtout dans la capitale et spécialement le vendredi où le Roi se dirigeait vers la mosquée pour accomplir la prière. Les membres d’une brigade spéciale avaient considéré que leur mission était terminée et qu’il était de leur droit de vaquer à leurs occupations professionnelles. Mais Mehdi, que Dieu ait son âme, leur disait que c’est le Palais qui sollicitait leur présence lors de la prière du vendredi, car le Roi avait totalement confiance en ces jeunes fils du mouvement national.
En somme, ce qu’Ahmed Boukhari considère comme des milices des deux partis, n’étaient en fait que de simples instances qui ont rapidement disparu en mai 1956. Cela ne veut pas dire que le conflit entre les deux partis a pris également fin. Au contraire, la confrontation entre les deux partis, dès l’indépendance, a eu de graves conséquences qui ont coûté la vie à plusieurs personnes. Les évènements de Souk Larbaâ El Gharb sont indubitablement les plus graves du genre. Ce fut le 25 janvier 1956 à l’occasion de la visite effectuée dans ce plus important village du Gharb par le gouverneur de la banlieue de Rabat, Mahjoubi Ahardane. Les instances locales du parti de l’Istiqlal avaient considéré qu’il était de leur droit de maintenir l’ordre, alors que les Chouris avaient estimé légitime de mobiliser des groupes de scouts venus de Salé, sous la direction de Larbi Soufiani, décédé lors de la bataille "El Faouz" au cours du déplacement d’Ahardane. Ce fut une bataille où les partis ont exhibé leurs forces, chose dont la scène politique n’avait absolument pas besoin.
Le problème, au début, résidait dans le sentiment des Istiqlaliens, c’est-à-dire la majorité des gens qui ont rejoint le parti au moment de la victoire contre l’occupant. Les Istiqlaliens se considéraient comme une majorité et que par conséquent, leur parti pouvait légitimement occuper la totalité de la scène partisane, ne laissant ainsi aucune place dans le paysage politique aux Chouris considérés comme un parti minoritaire. Mais ces derniers ne voyaient aucune différence entre leur parti et celui de l’Istiqlal, tant que les élections n’ont pas été organisées au Maroc.

Traduction :
Abdelmohsin El Hassouni

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