Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (18)

Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (18)

Avant son arrestation et son emprisonnement à Casablanca, Ahmed Boukhari a déclaré à une chaîne satellitaire que les deux tiers des membres de l’Union nationale des forces populaires travaillaient en fait pour le compte du Cab1 ! Si ce chiffre était réel, le Cab1 serait toujours capable de manipuler l’Union. Et l’Etat aurait pu provoquer un séisme au sein des Forces populaires en parrainant un congrès ordinaire ou extraordinaire qui enfanterait aisément une direction pro-gouvernementale qui adopterait une politique de suivisme. Dans ce cas de figure, tous les problèmes politiques seraient résolus. Et l’Etat cesserait de dépenser des fortunes pour financer les manigances contre la classe politique. Le Maroc aurait pu éviter de traverser des crises comme l’enlèvement et l’assassinat de Mehdi Ben Barka et Omar Benjelloun dix ans plus tard, à la suite des évènements sanglants de Casablanca en 1965, et en juin 1981, puis à Marrakech, Nador et Tétouan en janvier 1984 et les évènements de Fès en décembre 1990. Un Etat capable d’infiltrer le parti de l’opposition et s’assurer la collaboration des deux tiers de ses membres pouvait épargner au pays de tels évènements.
En fait, Ahmed Boukhari rabâche des propos ridicules, répétés dans les commissariats par ses collègues du Cab1. Ces propos illustrent bien la haine que vouaient les agents de la police politique pendant les années de plomb au Maroc, à toute personne qui refusait de quitter la voie du militantisme contre la politique d’exclusion et de marginalisation qui visait bon nombre de compétences. En parallèle, toutes les portes se sont ouvertes devant les faibles d’esprit, bénéficiant d’une liberté de mouvement et de privilèges, au détriment des droits des citoyens à vivre dignement. Les flics ont donc propagé des contre-vérités au sujet de tous ceux qui ont combattu au grand jour leurs méthodes, les faisant ainsi passer pour des indicateurs.
Si Ahmed Boukhari voulait réellement dire la vérité, ou du moins apporter des éléments nouveaux, il n’avait qu’à dévoiler l’identité de ces indicateurs, quelle que soit leur importance. Sous d’autres cieux, plusieurs anciens espions écrivent des livres où ils racontent, avec détails et objectivité, leur expérience et le rôle que les régimes répressifs leur ont demandé de jouer. Mais Boukhari ne nous livre que des généralités sans aucune justification. Mais s’il daignait avancer quelques noms de taupes, on pourrait les recouper avec les informations dont dispose le parti au sujet de ceux qui ont failli à leur engagement et rejoint les ennemis, en l’occurrence les agents de la répression et les officiers de police.
Boukhari omet de citer plusieurs noms de personnes, connus de tous, et qui ont choisi de passer à la phase de la trahison partisane. Car il s’agit bel et bien d’une trahison. Qu’est-ce qui a empêché Boukhari de nommer ces gens-là ? La raison est simple : il préfère garder le flou, car s’il donne des noms de personnes ayant collaboré avec le Cab1, il devra avancer des preuves irréfutables de ce qu’il prétend.
Admettons que Boukhari dit la vérité au sujet des deux tiers de collaborateurs. Il s’agit donc d’un miracle que le parti puisse tenir bon grâce au tiers des "rescapés" et que le Maroc atteigne une période où les citoyens, notamment Ahmed Boukhari, puissent parler librement.
Quant aux allégations de Boukhari selon lesquelles Hamid Berrada était un agent des services de renseignement marocains, c’est une autre blague et une calomnie à l’encontre d’un jeune condamné à la peine capitale en 1963 et qui n’est rentré au pays qu’en 1978. Boukhari dispose-t-il d’informations bétonnées sur cet ancien président de l’Union nationale des étudiants du Maroc ? Pour quelle raison Boukhari a menti sur le compte de Berrada et occulté les noms des véritables espions? Boukhari prétend également connaître la réalité sur les débuts de l’Indépendance, une première période qui s’est achevée au début de l’année 1958 à Casablanca, au terme de la mission de feu Driss Slaoui à la tête de la direction de la sûreté provinciale. Il fut remplacé par le commissaire Ali Belkacem qui a transformé les locaux de la sûreté de la capitale économique en enfer où ont été jetées bon nombre d’honnêtes personnes. Car après la formation du gouvernement Balafrej, feu Driss Slaoui a été sollicité pour le poste de secrétaire d’Etat à l’Intérieur, aux côtés du directeur du Cabinet royal, le regretté Massaoud Chiguer qui succéda à Driss M’hamedi à la tête du ministère de l’Intérieur.
A cette époque donc, le septième arrondissement à Hay Mohammadi a été dissout. Il était géré par un résistant, en l’occurrence El Houssine S’ghir dont l’action a évité au Maroc, de manière générale et à Casablanca, plus particulièrement, de sombrer dans un chaos digne du Far-West. Car les hommes de la Résistance, dont le nombre ne dépassait nullement les 300 lors de la guerre de libération, comptaient par milliers dans la seule ville de Casablanca. Dans un pays fraîchement libéré, la prolifération d’hommes armés est toujours dangereuse, surtout si ces derniers sont inconscients et incapables de maîtriser les réalités nationales. En tout cas, cette question est assez compliquée, et je doute fort qu’Ahmed Boukhari connaisse suffisamment de secrets de cette période critique où des résistants ont risqué leurs vies pour la stabilité du régime et pour l’instauration de la sécurité à Casablanca et partant dans toutes les régions du Royaume du Maroc.

Traduction : Abdelmohsin
El Hassouni

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