Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (2)

Bonnes feuilles : L’élite politique mise à l’écart dès l’indépendance (2)

Dans l’après-midi du 24 mai 1960, le Roi a reçu Abderrahim Bouabid qui s’est réuni, le soir-même, avec le Prince héritier, Moulay El Hassan. Ce fut la dernière rencontre tenue entre le "Père de la Nation" et Si Abderrahim. Et ces deux réunions avaient pour objectif de convaincre Abderrahim Bouabid de rester au gouvernement, en tant que ministre des Affaires étrangères, compte tenu de l’aura dont il bénéficiait au niveau national et international.
Toutefois, Si Abderrahim a gentiment refusé de rester au gouvernement car il a considéré avoir servi la cause nationale, sans interruption, depuis sa sortie de prison en 1954. Agé de 38 ans, feu A.Bouabid a préféré passer le flambeau à quelqu’un d’autre! Il a déclaré au Souverain, puis au Prince héritier, qu’après un peu de repos, il sera prêt à revenir au service de l’Etat, au moment où ce dernier sera doté d’un régime démocratique qui fixe les attributions des institutions et les responsabilités des différentes composantes de la vie politique et de l’administration de l’Etat.
A cette époque, on a expliqué à Bouabid que les Marocains n’avaient pas encore atteint un niveau de maturité suffisant pour vivre en démocratie. Quatre jours plus tard, Bouabid déclarait dans le stade "Paix" à Rabat, le vendredi 27 mai 1960, à l’occasion de la campagne électorale précédant la première consultation populaire pour le choix des membres des conseils municipaux et ruraux: "Mes frères, certains pensent que le Maroc est un pays d’esclaves. Non, mes frères. Le Maroc est un pays d’hommes libres car il n’a pas obtenu son indépendance grâce à un coup de hasard, ni grâce à l’entremise des milieux internationaux. La libération a été possible grâce à des héros. Certains hommes politiques rêvent d’instaurer un régime fasciste au Maroc. Nos adversaires prétendent qu’il est de leur devoir d’imposer au Maroc une période dictatoriale jusqu’à ce que le peuple mûrisse. C’est non seulement une erreur, mais également une mauvaise foi avérée. Car ces gens savent pertinemment bien que la démocratie, ses règles et ses fondements ne s’inculquent pas sous une dictature ou sous un régime fasciste. Au contraire, les peuples apprennent la démocratie par la pratique démocratique". Voilà ce qu’a dit Bouabid vers le début de l’été 1960.
Au lieu d’une seule période transitoire, notre pays a été confronté, hélas, à une succession de périodes transitoires: tantôt, on dit que nous sommes en période d’exception, et tantôt on affirme que nous sommes en passe d’entamer un nouveau processus démocratique. Commentant l’instauration de l’état d’exception, Bouabid a déclaré au cours de l’été 1965 à un journaliste étranger: "Au Maroc, il n’y a pas de différence entre l’instauration d’un l’état d’exception, et un autre état d’exception déguisé, illustré par des institutions fruits d’élections falsifiées". Tout au long de ces périodes, on disait à certains: "Pas la peine de vous intéresser à la politique et aux partis politiques. Consacrez-vous plutôt à faire fortune". A ce titre, Abdelouahed Radi a déclaré dans une conférence organisée au siège de la Fondation Abderrahim Bouabid: "Quand le processus démocratique a commencé, ceux qui étaient focalisés sur leur enrichissement personnel ont été sommés de se présenter aux élections. Ce qu’ils ont effectivement fait. Mais une fois au Parlement, ils ont découvert que cet endroit ne leur convenait pas. Il y a des parlementaires qui ont gonflé leurs comptes bancaires, mais ils n’ont pu accumuler aucune expérience politique, ni se doter d’un sentiment qui les pousserait à assister de manière régulière aux travaux du Parlement, car ils ne s’y sentent pas à l’aise!". Est-ce une conclusion à laquelle a abouti le chercheur en sociologie, est-ce une déduction faite par le président de la Chambre des Représentants, ou est-ce une remarque précise d’un homme politique qui est à la fois un enseignant-chercheur, un homme politique qui a pratiqué l’action parlementaire marocaine dès le début en 1963? Quelle que soit la réponse, nous avons là une illustration du paysage parlementaire et par ricochet celle du paysage politique. C’est ce qu’a enfanté la "période transitoire du régime dictatorial" et les choix politiques pour lesquels a opté l’Etat au cours de l’été 1960. Alors qu’il souffrait d’un énorme manque en matière de pratique démocratique, le Maroc est entré dans une période appelée aujourd’hui "années de plomb".
Pour que les Marocains sachent ce qui s’est passé au cours des années de plomb, SM le Roi Mohammed VI a décidé de tourner la page de ce passé. Ceci après que les citoyens ont été informés de certains détails des "années de plomb". SM le Roi a pris une initiative unique en son genre, comparativement aux pays arabes qui ont connu des situations semblables à la nôtre, en créant l’Instance Equité et Réconciliation chargée d’organiser des auditions publiques de victimes de l’ère policière, et diffusées sur le petit écran. Ces exposés et ces témoignages ont permis à l’opinion publique de savoir ce qui se passait au Maroc tout au long de la "période transitoire de la dictature exercée par l’Etat". Jusqu’à présent, seules les victimes du régime policier ont pris la parole à travers la télévision ou d’autres moyens de communication. Les bourreaux, parmi lesquels des commissaires et des officiers de police, des inspecteurs et des informateurs, n’ont pas dit un seul mot. Le seul qui s’est permis de parler et de présenter un "témoignage" au sujet des années de plomb est Boukhari, un ancien élément de la brigade spéciale, c’est-à-dire le premier cabinet, communément appelé "Cab1" d’Oufkir, directeur de la sûreté puis ministre de l’Intérieur.
Plusieurs raisons prouvent que le "témoignage" de Boukhari est limité et peu crédible. Toutefois, puisqu’il est le seul membre de la brigade spéciale qui avance des informations, indépendamment de leur véracité, son témoignage peut servir à atteindre la vérité. Celle qui a trait à l’aspect essentiel des années de plomb, à savoir ce qui se passait dans les commissariats, ou au sein de ce qu’on appelle les points fixes, comme Dar El Mokri, Derb Moulay Cherif, Courbis, le centre de détention de Kalâat Megouna, etc.
Pour comprendre comment ont débuté les années de plomb au Maroc, il est indispensable de rappeler ce qu’a écrit, à maintes reprises, Feu Ahmed Reda Guedira qui était dans une certaine période le deuxième homme de l’Etat. Au milieu des années 1980, des universitaires ou plutôt des personnes considérées comme telles, français et marocains, ont publié sous la direction du ministre de l’Intérieur, Driss Basri, un ouvrage intitulé "Le Maroc de Hassan II". Cet ouvrage comportait un article de Feu Guedira., où il était écrit: "En 1959, afin de créer un nouveau parti, le courant de gauche dirigé par Mehdi Ben Barka, Abbderrahim Bouabid  et Abdellah Ibrahim, a fait scission du parti de l’Istiqlal. S’en est suivi la composition d’un gouvernement de gauche sous la présidence d’Abdellah Ibrahim, où Abderrahim Bouabid occupait le poste de vice-président… Le Prince héritier Moulay El Hassan s’est rapidement aperçu du danger que représentait le courant de gauche. C’est pour cette raison qu’il a constitué un groupe solide composé de personnalités partisanes et non partisanes, dans le but d’organiser une véritable opposition qui a finalement conduit à la chute du gouvernement d’Abdellah Ibrahim.

Traduction:
Abdelmohsin El Hassouni

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