Bouteflika : Une imposture algérienne (24)

Bouteflika : Une imposture algérienne (24)

Dans ce dernier message du vétéran, il y a comme une sentence définitive adressée aux généraux : un diplomate tiers-mondiste aux deux tiers mondain ne fait pas forcément un trois-quarts de président.
Chapitre IV : Le successeur Avec le journaliste du Nouvel Observateur, Ouafia et Sid-Ali, un modeste couple d’enseignants d’Aïn Defla, ne font pas mystère de leur vote : « Nous votons Bouteflika parce que nous avons la nostalgie de l’époque Boumediène. » Ouafia et Sid-Ali font partie, en ce printemps de l’année 1999, de ces millions d’Algériens las et désemparés, réduits à regretter une époque mythique dont on ne sait si elle a vraiment existé, mais qu’on décrit comme celle de la justice et de la dignité ; l’époque où les nouveaux riches n’osaient pas étaler leur luxe indécent, l’âge d’or de l’orgueil national où l’on croyait à l’égalité et au « passeport vert », l’ère bénite de la médecine gratuite et du travail pour tous : l’époque de Boumediène. Qu’importe si le « Messie » au cigare était une légende, semblent dire les citoyens trahis ; lui seul nous aurait sauvés du déshonneur et de l’incertitude, puisque la déchéance qui nous a envahis après sa mort n’a ému aucun de ses successeurs, puisque tous nous ont laissés quémander un visa pour fuir un pays qui pue aujourd’hui la corruption. Oui, que Boumediène revienne et on reprendra espoir.
Et le « Messie » se réincarna : Abdelaziz Bouteflika !
Bouteflika a eu l’instinct du parfait épigone : récupérer la nostalgie. Offrir des mots à la fois bouleversants et rassurants à cette population de votants frustrés par le destin. Oui, il continuera l’oeuvre de Boumediène comme le successeur qu’il aurait dû être dès 1979 si Chadli Bendjedid ne lui avait pas « injustement usurpé » sa place. Lui seul sait ressusciter Boumediène, lui dont les Algériens se rappellent l’émouvante oraison funèbre dite, en cette triste journée de décembre 1978, en l’honneur du mort illustre avec les sanglots du fils pleurant le père. « Kaïfa nouanika ya Boumediène. » Oui, il sera Boumediène le temps d’une campagne, et même après si besoin est. Bouteflika pastichant, Boumediène subjugue son monde.
Il pleure le temps perdu, exhorte les Algériens à retrouver leur fierté, les admoneste comme l’aurait fait Boumediène, se drape de l’autorité du père, emprunte la colère du chef, se donne le regard du dictateur, fustige l’équipe de Chadli, coupable de toutes les déchéances, et promet, pour finir, au bon peuple séduit qu’une nouvelle page allait bientôt s’ouvrir. « Il a joué d’autant plus admirablement ce rôle qu’il est toujours en train de jouer la comédie, de camper les personnages des autres, ceux qu’il aurait aimé être, explique Chérif Belkacem, le compagnon de jeunesse, celui qui, de l’avis général, connaît sans doute le mieux le président algérien. Bouteflika est resté un grand enfant qui copie ses modèles. Il n’a pas d’identité propre n’ayant pas tué le père… Alors il prend celle des autres. J’ai dit de lui une fois qu’il était plutôt “ressembleur” que “rassembleur”, étiquette qu’il affectionne par-dessus tout. Ils le lui ont dit et je crois que cela ne lui a pas plu. »
Et c’est vrai que Bouteflika dans le costume de Boumediène est proprement renversant. Le reporter français en est resté ébahi : «Comme Boumediène, Bouteflika fronce les sourcils, pointe du doigt, tient le même discours musclé. C’est Boumediène qui mène le plus efficacement campagne pour Bouteflika…
Parfois on a l’impression que le mort saisit le vif pour le faire asseoir sur le fauteuil présidentiel. » Bouteflika utilise avec dextérité les expressions favorites du défunt, celles qui font bondir les coeurs et palpiter les fiertés. « Qu’avez-vous fait du passeport vert ? Vous croyez le mériter? » lance-t-il en plein meeting à une foule émue dont il obtient miraculeusement des youyous.
Bouteflika recrée Boumediène en abusant de la passion antifrançaise qui était notoire chez le président défunt. « Comment a-t-on pu accepter que les Algériens passent par Nantes pour obtenir un visa ?» s’indigne-t-il devant des journalistes parisiens.
« Arfaâ rassek ya ba ! » (lève la tête !) ordonne-t-il, avec l’accent boumediéniste du terroir, à un citoyen de Guelma, terre natale de Boumediène, qui venait de prendre la parole devant le président fraîchement élu. « Vous avez troqué la dignité contre le fromage rouge et un visa ! », hurle-t-il à la face d’une assistance interloquée, culpabilisée de s’être laissée appâter par la consommation sous Chadli mais ravie de l’allusion outrageante au point d’applaudir et d’entonner Kassaman ! Bouteflika porte alors l’estocade : il se tourne vers un grand portrait de Boumediène et lui fait le serment de poursuivre son oeuvre ! Comment résister à une si belle convocation de l’orgueil passé ? Il est jusqu’aux chefs militaires, tel le général Nezzar, pour succomber au sortilège. L’ancien ministre de la Défense avoue avoir vu « revivre » Boumediène : « Lorsque l’illusionniste sait y faire, par la mime et la simagrée, on se surprend à croire aux réincarnations miraculeuses. Bouteflika sut mimer mieux que personne Houari Boumediène. La moustache, le port de tête, les petits coups assénés sur le pupitre, les sourcils relevés, les envolées lyriques et les petites phrases suggestives ressuscitèrent, un moment, l’aîné qui consacra d’outre-tombe, par l’onction du compagnonnage, sa candidature. Saisissant ! Il est le retour de l’absent, la résurrection du mort. Il ne fait plus qu’un avec l’autre. » Bouteflika venait, enfin, d’imposer dans les esprits une chimère impossible : « succéder » à Boumediène. Reproduire l’inauthenticité ne l’angoissait pas, puisque seul importait de dupliquer le personnage dans sa majesté extérieure pas dans sa foi intérieure. Bouteflika n’a jamais détesté déclencher les illusions. C’est une façon d’entretenir son influence et, surtout, de rester en vie. Pour succéder au colonel, il ne restait plus à Bouteflika que le pouvoir de la simagrée, le vrai pouvoir lui ayant refusé le statut d’héritier.
Contrairement à ce que soutient Bouteflika, il ne fut jamais question qu’il remplaçât Boumediène. « Nous n’en avons jamais parlé au Bureau politique. C’eût été une hypothèse farfelue », se rappelle Ahmed Taleb Ibrahimi. « Son nom a subrepticement été évoqué, mais vite écarté, confirme le général Benyellès. Nous étions tous unanimes : ce n’était pas sérieux comme proposition. Désigner un homme dont on connaissait la réputation de fêtard… » Rien ne l’y qualifiait, tout s’y opposait. La stature du colonel assurait le coup de grâce : Boumediène était immortel! «D’ailleurs, il n’a jamais songé à sa succession, jusqu’à ses derniers jours, se rappelle Ahmed Taleb Ibrahimi, qui eut souvent à lui tenir compagnie devant son lit de mort à Moscou. Il n’imaginait pas, en cette année 1978, qu’il allait mourir si vite. Les Soviétiques lui ont toujours caché le degré de gravité de sa maladie, et lui continuait d’enfiler les projets politiques dans l’attente de sa guérison. » Cette inhibition qu’exerçait le colonel Boumediène sur ses collaborateurs explique le fait que les militaires, étouffés, aient conçu sa succession de façon à ne plus jamais avoir de chef.

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