Briser les clubs fermés de l’élite

Le nombre «surréaliste» des partis politiques n’est pas foncièrement une source de faiblesse. Il est l’expression d’une volonté de bouleverser les hiérarchies et casser la routine instituée par des règles et des us politiques basés sur les obligations presque religieuses de servitude et de fidélité bête et souvent insensée. Quand un groupe de cadres politiques quitte «un navire» qu’il considère comme vieux et ne répondait plus aux conditions de bon fonctionnement et à un idéal, il fait preuve d’audace et de courage dignes de respect, Une rupture consommée, même quand elle est nuisible, vaut mieux qu’un ménage foutu. Ce ne sont pas les scissions qui dérangent, seuls les plus forts survivront, mais la reproduction des mêmes pratiques qui ont été à l’origine des scissions qui laisse perplexe et déboussole.
Un même électeur votera lors des municipales à gauche, et tout justement après,lors des législatives, à droite. Une seule logique guide son choix, voter pour, presque jamais contre. C’est dire que la distance qui nous sépare encore de la pratique correcte de la démocratie est encore loin.
L’observation du champ politique marocain est une entreprise périlleuse. Elle exige en sus d’une bonne connaissance des règles qui gèrent les relations entre les acteurs à différents niveaux, une grande capacité de dépasser les «impressions», autrement dit avoir la faculté intuitive de ne s’arrêter à ce qui ressemble à des «vérités» et pouvoir aller au fond des donnes pour déceler les anomalies, les anachronismes, les frustrations… Cette opération impose à celui qui suit l’actualité et aspire à comprendre l’évolution du pays, de cerner les contours du champ politique à l’état actuel, et saisir les mouvements et les prétentions des acteurs.
En ce qui concerne le premier point de ces contours est que le champ est depuis l’avènement de Mohammed VI ouvert et est prêt à recevoir en grand nombre des nouveaux arrivants, surtout devant les porteurs de projets de société, des faiseurs de rêves, des moralisateurs de la chose politique… D’ailleurs plusieurs prétendants ont d’ores et déjà affiché leurs intentions et semblent bien déterminer à aller jusqu’au bout.
Aussi, force est de constater que les élites actuelles forment des «clubs fermés», parfois même des castes hermétiques d’une grande homogénéité, constituées en grande majorité d’hommes (seulement une dizaine de femmes dont plusieurs y sont intégrées rien que pour la parade) appartiennent à la génération dite de l’Istiqlal, nés pendant la dernière décennie du protectorat. Activistes politiques pendant leur première jeunesse, aujourd’hui ils sont attachés à leurs postes, frileux aux idées nouvelles, et surtout aux nouveaux venus. Essayez de trouver parmi eux une seule «grande gueule» qui mérite d’être qualifiée de «révolutionnaire», vous serez certainement déçu.
En tant qu’historien attentif aux leçons du passé et aux expériences des autres, je pense que le Maroc est une grande nation, et comme toutes les grandes nations, nous possédons assez de bon sens qui devrait nous permettre de convertir nos faiblesses et nos handicaps en des atouts. Il est de l’intérêt de tous, surtout de ceux qui possèdent une grande part de pouvoir et de fortune, de faire que les prochaines élections soient un véritable test pour une démocratie naissante et encore fragile. Qu’ils consentent à permettre l’injection de nouveau sang et laissent d’autres faire ce qu’ils n’ont pas pu faire. Souvenons-nous de la célèbre formule «A chaque époque de nouvelles institutions», c’est une façon raffinée d’affirmer «A chaque époque de nouvelles élites».

• Mohammed Hatimi
Historien,
Université Mohammed Benabdellah de Fès

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