Correspondance particulière : À la redécouverte de la Mauritanie (4)

Lorsque la conversation avec Ely Ould Mohamed Vall, président du «Comité militaire pour la justice et la démocratie» – chef de l’Etat mauritanien, s’approfondit, on perçoit en filigane la volonté tenace de convaincre et de persuader de la sincérité du propos.
Déjà, tout de suite au lendemain du coup d’Etat -expression récusée par les auteurs du «chengement» du 3 août 2005- une petite légende commençait à se faire jour autour du personnage de l’instigateur de l’événement.
Par exemple : de fumeur invétéré (trois paquets par jour), le Colonel a pris la décision tout-à-trac d’arrêter la cigarette, écrasant une bonne et dernière fois un mégot, alors qu’auparavant il allumait presque systématiquement sa nouvelle cigarette avec le mégot finissant…
Je me demande si, comme se l’impose le président français Jacques Chirac, son homologue de Nouakchott ne laisse pas, à portée de la main, des paquets de cigarettes et un briquet sur son bureau, sur la table de son salon et même à son chevet. Manière stoïque de tester en permanence sa résistance à la tentation de reprendre son assuétude ancienne à la nicotine ?
On comprend vite que la mise en route de la feuille de l’itinéraire démocratique proposée par le «CMJD» ne saurait être, dans l’esprit de ces dix-sept colonels plus un capitaine de frégate (qui composent la tête de l’Etat), une simple déclaration d’intentions. Il s’agirait bien fait de la mise en action de la conviction de l’œuvre projetée, sans hésitations ni tergiversations, d’un plan mûrement réfléchi devant mener à « installer durablement la voie, la seule et la mieux indiquée, pour aboutir à mettre sur les bons rails démocratiques la Mauritanie».
L’homme a le propos impavide et confirme qu’il n’est au palais présidentiel qu’en hôte de passage. Le Colonel se conformera à ce qu’il a annoncé comme horizon et perspectives. Au-delà d’un essai de réforme plutôt radicale, il s’attaque avec ses camarades du Comité militaire aidés par les membres du gouvernement et des agents de la haute administration, à un vaste et ambitieux chantier relevant de « la révolution des mœurs, des pratiques et des symboles ».
On verra à l’usage, entend-on dire dans la capitale Nouakchoutt qui bruisse de mille bruits qui oscillent entre scepticisme, bénéfice du doute, pari sur la bonne foi…
A l’issue de l’audience d’une heure pleine d’entretiens, exclusivement, le sentiment qui prédomine est que très probablement le Colonel Vall respectera le contrat qu’il s’est unilatéralement imposé. Au bout de deux ans (trois tout au plus) de «transition», il se retirera de la sphère du pouvoir pour laisser la place à un chef d’Etat, non provisoire, dûment et légitimement élu.
Il faudra qu’au cours de cette étape, fragile parce que tout reste aléatoire dans cette Mauritanie qui sort de décennies de secousses, qu’il n’y ait pas d’incident de parcours qui mettrait à bas l’échafaudage imaginé par les fossoyeurs du pouvoir personnel d’Ould Tayaâ.
La découverte d’une espèce de tentative de sabotage du processus du changement, la veille du référendum constitutionnel, a-t-elle été un exemple avorté des dangers qui guettent ? Rien n’a été annoncé officiellement en tout cas. Seules les arrestations des colonels Abderrahmane Ould Lekouar, ancien  patron de la Marine mauritanienne et de Sidi Mohamed Ould El-Faïda, ci-devant chef du corps d’élite consistant en le bataillon des commandos parachutistes, avec trois civils issus de postes, somme toute, mineurs, ont suscité quelques interrogations.
Une préfabrication des services de sécurité et de communication assoyées dans une opération de prévention ? Peut-être.
Est-ce que cela a été un cahot précurseur de quelque chose de plus sérieux qui risquerait ou pourrait advenir ? On ne sait…
«Dans tous les cas, le pire est toujours de ne pas essayer », lance le Colonel en une formule lapidaire, trop bien ramassée et trop finement ciselée pour ne pas avoir été mûrie dans l’esprit d’un homme, philosophe à l’antique à ses moments.
Dès lors, on n’ose pas solliciter son pronostic sur son éventuel successeur, car ce serait lui demander de faire entorse à son devoir déclaré de stricte neutralité. Il faudra s’armer de patience et attendre de voir sortir du chapeau électoral le personnage qui aura la charge de conduire les destinées du pays pendant une demi-décennie.
On avance, ici et là, que ce pourraient être des personnalités telles Ahmed Ould Dabbah, figure de proue de l’opposition depuis la mise à l’écart de son frère Mokhtar en juillet 1978 ou de Khouya Ould Haïdallah, de triste mémoire que l’on crédite fortement du soutien d’Alger. Ou d’autres encore, plus ou moins connus sur la scène politique et / ou tribale.
Mais tant de scénarios sont agités sans que ces différentes thèses ne soient étayées par rien de vraiment sérieux.
Bien malin celui qui discernera l’orientation que prendront les événements à moyen terme.
Contentons-nous de modestement prédire, sur les colonnes de ce journal, qu’il y aura certainement des surprises, mais « ni moi ni mes collègues du CMJD n’envisagerons une seule seconde de nous éterniser au-delà du délai », avait confié, fin septembre dernier, ce principal instigateur de la chute du « dictateur », à la presse, internationale.
L’ambition de tout le petit monde du Conseil militaire et du gouvernement provisoire est de se positionner en « inspirateurs du nouveau projet de société », avec le préalable du « redressement politique, économique et moral du pays».
Vaste programme, persiflera-t-on sûrement. Trop vaste ! Mais le chef provisoire de l’Etat mauritanien semble y croire dur comme fer. Il voudrait être vigilant à éviter tout dysfonctionnement qui ramènerait la Mauritanie à ses vieux démons qui sont l’attraction de l’anarchie et de la division, terreau pour la résurgence de l’autoritarisme dictatorial. « Inspirateurs » oui, mais ne voudront-ils pas s’imposer plus longuement en tant que contrôleurs, surveillants et… policiers de la démocratie ?
Et enfin, le Colonel Ely Ould Mohamed Vall ne se sentira-t-il pas pousser des ailes de Cincinnatus du Sahara atlantique ?
A suivre…

Par Abdallah Stouky de Nouakchott

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