Correspondance particulière : À la redécouverte de la Mauritanie (5)

Correspondance particulière : À la redécouverte de la Mauritanie (5)

Le cadre constitutionnel légal ayant été posé, théoriquement, il reste qu’il faut à partir de ce mois de juillet 2006 passer aux actes.
Le «Comité militaire pour la justice et la démocratie», dirigé par l’actuel et «transitoire» chef d’Etat le Colonel Ely Ould Mohamed Vall, organisera certainement, à leurs dates et heures, les deux échéances électorales : en novembre 2006, les législatives et en mars 2007, les présidentielles. Cela ne fait, dans l’esprit de tous les Mauritaniens, aucune espèce de doute. A moins bien sûr d’une anicroche de taille… A Dieu ne plaise. Il est probable que la supervision de ces deux opérations sera confiée -comme pour la consultation référendaire du 25 juin dernier- à la C.E.N.I, en toutes lettres «la Commission électorale nationale indépendante».
Composée de sages issus de milieux divers et d’ethnies différentes, la C.E.N.I a pu prouver, par la pratique, qu’elle pouvait, avec efficacité et sérieux, jouer les arbitres sourcilleux dans les joutes politiciennes et tribales de la Mauritanie d’après l’ère Ould Sidi Ahmed Tayaâ. Le jeu, même le plus démocratique, sera certes plus compliqué dans les prochains mois, mais ne vaut-il pas la chandelle?
On connaît le préalable, véritable verrou pour que ne se renouvellent pas les errements du passé (de 1960 à 2006). Il ne faut pas laisser permettre qu’ «un président conserve le pouvoir dix, vingt ou trente ans et qu’il envisage de le transmettre à son fils ou à un membre de son entourage, [car] alors il s’agit d’un pouvoir personnel qui ne tient compte ni de l’intérêt du pays ni de celui du citoyen». C’est ce qu’à l’envi répète le Colonel Vall, sans autrement accuser celui qui a tenu les rênes du pays, sans discontinuer, pendant vingt et une années, d’avoir eu des arrière-pensées coupables tendant à lui faire succéder son fils.
Cette accusation, difficilement vérifiable maintenant, nous l’avons entendue de certaines bouches, susurrée en bouts de phrases incidentes. En tout cas, cet antidote contre la perpétuation de la fonction présidentielle par le mode patrilinéaire a été, dans l’esprit du «C.M.J.D.», une manière de se prémunir de ce qui s’est passé en Syrie, au Togo ou qui a risqué de faire dans l’Irak de Saddam Hussein. Et qui se profile en Libye, en Egypte, sans parler des changements imposés dans les constitutions tunisienne, algérienne pour permettre une troisième puis une énième candidature du chef de l’Etat en place. Au Yémen récemment, on le sait, le président Al Abdallah Saleh revient aussi sur sa décision de ne plus briguer les suffrages populaires, après avoir juré de s’arrêter là … Le rêve d’une présidence ad vitam acternan et au-delà de la mort par la progéniture.
Tous ceux qui ont recours (ou qui rêvent de recourir) à cette entorse, en toute bonne conscience, considèrent que la Constitution de leur pays est un simple chiffon de papier – sur laquelle pourtant ils ont généralement prêté serment.
Au cours d’une rencontre de chefs d’Etat à Tombouctou (Mali), un clash serait advenu entre le colonel Ely Ould Mohamed Vall et l’autre Colonel, de Libye celui-là, Maâmar Khadafi, le Guide de la Jamahiriya Al-Oôdma, à propos de cette clause, prémuneux parapet contre cette dérive. Le Libyen aurait apostrophé rudement et insolemment son homologue mauritanien en l’accusant d’avoir voulu faire la leçon à ses pairs du nord de l’Afrique et que c’était là une offense, un outrage même, inaceptables. Le président de l’Etat mauritanien se serait retiré indigné par ces propos, à forte senteur kadafaïde, oubliant même de récupérer avec lui ses bagages.
Péripétie significative, si elle est authentique, car elle est le signe que les précautions prises dans la dernière Constitution de la Mauritanie, n’est pas sans intérêt, ni sans portée ni sans inocuité…
Les nouveaux maîtres pour très peu de temps encore – de ce pays immense (1025 520 km2 de superficie) à la population qui reste modeste (3 080 000), veulent manifestement faire sortir leur pays de l’instabilité chronique qui a miné tous les efforts entrepris pour le faire décoller économiquement, socialement et culturellement.
La tâche n’est pas facile, lorsqu’on considère au départ que les trois quarts de la Mauritanie sont un désert presqu’absolu, piqueté de rares oasis et que la capitale Nouakchott renferme à elle seule un peu plus que le tiers de cette population. Quand la question, rituelle depuis quelques mois, est posée au président Vall à propos du formidable levier que pourrait constituer le pétrole pour assurer le développement de l’économie et de la société mauritaniennes, la réponse est calme et pondérée : «Ce que nous voulons, c’est que s’instaure enfin une gestion saine en Mauritanie qui assure l’avenir des générations futures. Nous voulons installer de vrais secteurs de développement nourris par des sections pérennes de notre économie. Je veux parler des infrastructures, des pêches, des mines…». Il poursuit : «La pire des solutions serait d’institutionnaliser dans le pays la formule rentière, une nouvelle sorte de nouveau riche en pétrodollars…
Mais de toutes les façons, le pétrole est là. Il est extrait depuis février 2006 du puits de Chinguetti par les Australiens de «Woodside Co» et sa commercialisation a débuté un mois plus tard. On escompte une exportation de ce brut de l’ordre de 18,5 millions de barils par an (76000 barils/jour).
Les experts mauritaniens et internationaux se montrent optimistes pour l’avenir de l’exploitation de ce puits offshore, situé à quelque soixante-dix kilomètres de la côte Atlantique et pensent que d’autres découvertes peuvent, à plus ou moins brève échéance, être faites.
Un pactole de près de 400 millions d’euros d’encaissement est espéré raisonnablement par les autorités de Nouakchott qui procèdent déjà à des ajustements positifs : relèvement des salaires, S.M.I.C. compris et autres mesures d’investissements…
Mais une bonne nouvelle ne vient jamais seule. Tout dernièrement le «Fonds Monétaire International» (F.M.I.) a décidé d’annuler la dette de la Mauritanie, qui s’élève à huit cent cinquante millions de dollars. La décision a été prise lors de la dernière réunion tenue après la visite, en mai 2006, d’une délégation du Fonds, qui aurait pris connaissance des «développements positifs qu’a connus la situation politique et économique du pays». Le commentaire est bien entendu signé des communicateurs du «Comité militaire pour la justice et la démocratie» qui font clairement allusion aux effets du «changement du 3 août 2005».
Explication étayée par une probable exclusion de la Mauritanie de l’ex-président Mouaâouiya Ould Tayaâ du programme d’annulation de la dette des pays les plus pauvres, à cause de ce que ces communicateurs du «CMJD» ont appelé «la manipulation par les autorités mauritaniennes d’alors des statistiques et des données économiques et financières du pays». La peur de la malédiction pétrolière fait-elle hérisser les cheveux du président Ely Ould Mohamed Vall et de tous ses camarades militaires ? Ce sentiment est-il partagé par ministres et hauts dignitaires de l’Administration ?
On ne saurait le jurer et écarter l’hypothèse que ce ne serait que vœux pieux de vertueux nouveaux et novices politiques. Le Mauritanien moyen ne s’embarrasse pas de tels scrupules moraux et idéalistes. Il croit et proclame, convaincu, véhément et enthousiaste, en toutes ocasions, que l’avenir de la Mauritanie est au pétrole et à ses bienfaits sonnants et trébuchants.

Par Abdallah Stouky de Nouakchott

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