Courrier des lecteurs : IER : du passé, ferons-nous table rase ?

La leçon de la mémoire, bout à bout.
Selon Jacques Roubaud, l’obsession de la mémoire qui hante nos sociétés, au travers de procès historiques, «n’est pas un phénomène provocateur, mais au contraire, une prise de conscience qu’une chose est en voie de disparition», qui provoque des réactions, et que ces dernières «précèdent très souvent un oubli total».
Cette «fascination pour la mémoire» est certainement liée à ce qu’il appelle «l’oubli de la mémoire». Et il n’est pas sans intérêt de remarquer la multiplication des «lieux de la mémoire». En fait, musée, sites, mémoriaux… ne cessent de s’ériger ça et là. Car plus une société évolue scientifiquement et culturellement dans le civisme, plus elle a tendance à rappeler aux autres et à sa postérité qu’elle a survécu et triomphé aux souvenirs du joug des tyrans de toutes sortes : colonisateurs, envahisseurs, tortionnaires…etc. Veni vidi vici ! Ces lieux constituent, selon Roubaud toujours, des «mémoires externes», c’est-à-dire des «traces situées en dehors de nous-mêmes».

Catharsis ou réconciliation avec soi ?
Peut-on donc prévoir, dans un futur plus ou moins proche l’édification d’un mémorial dédié aux victimes des persécutions, des arrestations, des emprisonnements et des disparitions arbitraires ? Ou bien s’agit-il seulement de séances de thérapie de groupe sensationnelles en vue d’une catharsis salutaire ? Ou encore sommes-nous devant ce désir philosophique et ésotérique de partager sa mémoire (qui n’est absolument semblable à nulle autre) avec un autre qui semble en avoir grandement besoin afin de saisir le présent différent et radieux allant son bonhomme de chemin vers un futur plus prometteur? En effet, l’expérience entreprise par la Commission pour l’I E R est, en ce sens, riche en enseignements ; les deux séances publiques diffusées en direct par la première chaîne de télévision marocaine, insistent en fait sur la mémoire individuelle en tant que «mémoire représentative» d’une faction, d’un mouvement ou d’un parti ; car elle tente d’élucider certains «détails» historiques relatifs à un passé et jugés par certaines consciences «inhumains».C’est une tentative de transposition d’un passé jusqu’à présent resté «tabou» (mais vu à partir d’une mosaïque d’yeux), vers l’histoire(non encore écrite) au grand jour ; autrement dit, il s’agit d’un passage de la mémoire individuelle à l’histoire, de la mémoire sélective à la mémoire construite, dans la mesure où, comme l’affirme Pierre Nidal-Naquet, «c’est par la mémoire que nous sommes des individus, et nous nous identifions à nous-mêmes en nous référant à notre passé dont nous sommes les seuls détenteurs».
Cependant, il est certain que, dans ces récits personnels entrecroisés, évoquant un passé commun, la mémoire fait barrer la route à l’histoire, puisque c’est elle qui participe à l’enrichissement de la perspective historique en permettant la comparaison. Ce sont d’ailleurs des récits entièrement ou partiellement à la voix passive, qui ajoutent peu d’éléments «nouveaux», compte tenu des mémoires et écrits d’ex-bagnards et détenus politiques, et des fruits de recherches et investigations publiés depuis plus d’une dizaine d’années, et dont la diffusion auprès d’un large public a fait preuve d’un énorme «clin d’oeil» de la part de la Censure aux lecteurs, éditeurs et auteurs de ces oeuvres, qui font désormais partie d’un art spécifique : l’autobiographie (et il y en a qui ont été adaptés pour le cinéma ou la télévision), où la réalité n’est nullement calquée, mais reproduite selon les règles de l’art de l’écriture autobiographique ; or, celle-ci est,en principe, sélective : elle choisit, élimine ce qui est plat, sans intérêt – mais qui, sans doute, dans dix ans ou plus, prendra du relief !
Ceci nous amène à admettre que ces récits de vies volées que nous avons écoutés, forment des versions des faits d’un même phénomène : les arrestations arbitraires des années de plomb ! Ces souvenirs coïncident avec des événements vécus au Maroc et qui ont fait des «victimes» dont beaucoup réclament aujourd’hui réparation des préjudices physique et moral assortie d’une reconnaissance sociale et, pourquoi pas historique. (Mais d’autres, au contraire, se rappellent avec nostalgie ces lieux de mémoires de détention des années de plomb!)
Certes, la médiatisation de cet événement unique dans le monde arabe, n’échappe pas à la critique, dans la mesure où le canal de transmission est la télévision publique marocaine qui bénéficie toujours d’une grande audience. L’heure de diffusion, le temps accordé à chacun des intervenants ainsi que le langage utilisé en vue d’une bonne réception, ne sont pas non plus gratuits. Ajoutons à cela les «coups d’oeil» lancés par ces mêmes intervenants en direction de l’animateur (ou censeur ?), en disent beaucoup plus sur les «arrangements» ou le contrat qui aurait été établi entre les deux parties présentes sur scène. Ce que l’on a encore bien compris de ce contrat tacite, c’est qu’aucun nom des persécuteurs, aucun reproche violent à l’égard de quiconque ne doivent être prononcés. Paix sur leurs âmes fortes, et bénis soient leurs services bien rendus à la Nation ; car sans eux, qui aurait pu imaginer ce que serait mon Présent ?

Pour qui chantent ces gosiers pleins de chagrin?
A coup sûr, les téléspectateurs étaient nombreux à suivre cette émission unique en son genre selon l’opinion de certains observateurs; mais les plus vieux d’entre eux, nos parents et grands parents, se sont vite rappelés que, sur ce même petit écran de TV marocaine, ils ont suivi, en diffusions directes aussi, d’autres audiences en directe des tribunaux qui faisaient de la manière la plus inqualifiable, le procès de certaines têtes «opposantes», dont quelques unes étaient présentes durant les deux soirées d’audience publique : on m’a même désigné quelques bonnes têtes, elles aussi «victimes» d’arrestations et de jugements abusifs durant les années soixante et soixante-dix, confortablement installées dans la salle, mais cette fois-ci en tant que «spectatrices» et que la caméra montrait en gros plan de temps en temps !
J’ignore si leur présence valait vraiment la chandelle, si l’enjeu relevé par leur mémoire vivante est de taille à s’exposer ainsi devant des gens, autrefois camarades ou compagnons, mais qui se trouvent aujourd’hui mis sur le banc des victimes en quête d’un justicier aux mains propres, qui n’a jamais été un jour, à la fois, ni flic, ni juge, ni bourreau ! Fallait-il ménager ainsi et la chèvre et le chou et le loup, qui est, cette fois-ci absent de la scène ? (L’était-il pendant la préparation de la mise en scène ?)
Il est certain que le public présent dans la salle et devant le petit écran ne s’attendait pas du tout à assister, comme au temps jadis, à une Halqa pour le seul plaisir de se distraire ou de «tuer le temps» ; il s’attendait plutôt à des révélations plurielles sur un passé plus ou moins récent, qui aurait vu s’installer au sein de la société marocaine indépendante, une minorité aux mains libres, prête à anéantir non seulement des projets de vie ou des «rêves» de société, mais aussi des vies aux sens propre et figuré. Cette même minorité, selon certains, serait encore présente dans les rouages du pouvoir, profitant d’une protection totale et indéfectible, ou bien savourant délicieusement une retraite honorable et confortable, avec un énorme sentiment de satisfaction du devoir royalement accompli à un moment où l’on avait grand besoin d’hommes fidèles qui exécutent les ordres, dans l’obéissance la plus absolue, sans avoir à se poser la moindre question – bien sûr inutile.
On a beau attendre ces moments de révélations fatidiques, entendre des noms ou statuts, en vain ! Les participants, tant bien que mal, s’efforçaient de faire preuve de bons «narrateurs» ; seulement, il leur manquait, en tant que personnages narrateurs protagonistes de leur propre histoire, un anti-héros ! Ils ignoraient peut-être qu’un bon récit nécessite une bonne intrigue avec des personnages gentils luttant contre des méchants ; or, les bons méchants étaient absents ; et alors les sages enfants qui écoutaient ces récits, n’ayant entendu ni noms ni statuts des délicieux méchants sont partis, le coeur gros, avec un énorme sentiment d’insatisfaction narrative ; car leur plaisir a été gâché à cause du fameux contrat ! Mais les sages enfants qui savent pertinemment qu’il faut lire, tout lire sur le passé de leur pays, se sont vite rendu compte que rien ne vaut une bonne écriture de ses souvenirs et de ses souffrances, si l’on veut vraiment motiver les autres ; que c’est là le meilleur moyen de les faire connaître à tous, aujourd’hui et demain.

• Saïd Karmass

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