De l’illusion au crime macabre

Vendredi 7 mai 2002. Dans l’après-midi. La chambre criminelle près de la cour d’appel de Settat. Une salle d’audience archicomble. Devant le box des accusés, un jeune de 27 ans, en haillons.
«Abdelaziz, tu es accusé selon les dispositions des articles 394, 395, 429, 303, 114 ,392 du Code pénal et des deux dahirs du 21 mai 1974 et du 12 novembre 1932, pour tentative d’homicide volontaire avec préméditation, détention et consommation de haschisch et détention sans raison d’arme blanche», lui rappelle le président.
«Oui, Monsieur le président, j’ai voulu le tuer. J’ai voulu le tuer, parce qu’il a empoisonné mon frère et qu’il voulait m’empoisonner moi aussi…» répond-il calmement et sans la moindre hésitation.
C’est en 1972 qu’Abdelaziz a vu le jour dans une famille pauvre d’Azemmour. A l’école, il n’est pas allé au-delà de la quatrième année de l’enseignement fondamental. «Dès demain, tu m’accompagneras au souk pour apprendre le métier de marchand dans les souks hebdomadaires», lui dit son grand-père.
Abdelaziz qui n’était âgé alors que de dix ans, court, heureux, chez sa mère. «je vais accompagner mon grand-père aux souks» lui affirme-t-il avec un grand sourire ornant son visage innocent. Quatre ans plus tard, il a pu s’établir à son propre compte. Depuis, il fréquente, seul, les souks des douars qui entourent Azemmour et El Jadida.
Il commence à faire ses propres connaissances, à apprendre des choses qu’il n’avait pas l’occasion de faire en présence de son grand-père.
Malheureusement ses nouvelles fréquentations ne lui apprennent que de mauvaises habitudes; l’ivresse, la consommation du haschisch, des psychotropes… Au fil des années, il devient tellement esclave de ces drogues qu’il ne s’intéresse plus à son commerce. Il l’abandonne. Il n’a plus le temps de s’en occuper. Il ne pense plus qu’à sa dose de haschisch, de comprimés psychotropes ou de vin rouge. «Donne-moi de l’argent ou bien je vais te tuer, je ne suis pas ton fils…je veux de l’argent…», menaçait-il sa mère de temps en temps. Elle obtempérait, lui versait cinq ou dix dirhams. Son frère aîné, Mustapha, n’osait pas lui faire de reproches. Abdelaziz devient plus cruel, plus méchant, plus agressif. Personne ne peut plus lui dire un mot.
Fin 2001 . Son frère, Mustapha, meurt. Il était très malade. Toute la famille est en deuil. Mais personne ne savait que Abdelaziz aimait beaucoup son frère. Il pleurait avec une hystérie inimaginable. «Il risque de devenir fou», dit sa tante à sa mère. Cette dernière s’avance vers lui, tente de l’apaiser, de lui expliquer que nous sommes à Dieu et qu’à Lui nous retournons. Mais en vain.
Depuis, l’image du frère lui hante l’esprit. Il croit toujours voir son âme se présenter devant lui, surtout quand il est sous l’effet de la drogue. «Je vais le tuer. Oui je vais le tuer, je vais me venger…», crie-t-il un jour dans sa chambre. Sa mère se précipite vers lui, lui demande des explications. Il lui répond : «Mon frère Mustapha me demande de tuer le médecin qui lui a mis le poison dans un verre de lait et qui va m’empoisonner, moi aussi, en me mettant le poison dans un verre de café» lui répond-il. «Ce sont des hallucinations mon fils. Essaie de dormir et prie Dieu de le bénir… », lui demande sa mère. Mais d’un jour à l’autre, l’idée s’enracine dans sa tête.
«Je vais le tuer», ne cesse-t-il de répéter, chaque fois qu’il fume quelques «joints» ou qu’il avale des comprimés psychotropes. Il n’hésite pas de temps à autre à rôder près du cabinet du médecin, situé au boulevard Mohammed V. Il se plante à chaque fois dans un coin, l’observe devant la porte en train de converser avec un infirmier. Il le guette avec un couteau dans sa poche.
Vendredi 22 février 2002. C’est la nuit de l’Aïd Al-Adha. Il décide de passer à l’action, de venger son frère et de se venger lui-même. «Je vais le tuer avant qu’il ne m’empoisonne» se dit-il.
L’homme qu’il guettait était en compagnie de trois autres personnes. Il attend qu’il les quitte. Une demi-heure plus tard, l’homme est tout seul. «Voilà le médecin qui marche seul, je vais le suivre», se dit Abdelaziz. L’homme marche, tente de passer de l’autre côté du boulevard Mohamed V, de se rendre à la place située près du Café de la Poste. Abdelaziz le suit, le guette, la main dans sa poche. Il ne voit personne dans le boulevard, bien qu’il soit plein de passants qui s’approvisionnent en marchandises pour la fête du Sacrifice. Une fois l’homme sur le trottoir d’en face, Abdelaziz saute sur lui, lui assène un premier coup au niveau de l’abdomen, un deuxième au coeur et un troisième à l’épaule. L’homme tombe. Abdelaziz court en criant : «J’ai tué le médecin, je l’ai tué… ». Une fois arrivé au boulevard Moulay Hassan, il est arrêté. «J’ai tué le médecin, je l’ai tué… », répète-t-il aux éléments de la police judiciaire. «Mais tu n’as pas poignardé le médecin, c’est son ami Hammou, l’enseignant».
Abdelaziz ne les croit pas. Il est persuadé d’avoir tué le médecin. Mais devant la cour, quand la victime s’est tenue près de lui pour témoigner, il s’assure qu’il n’a pas touché le médecin, mais l’enseignant qui, heureusement, a pu être sauvé. Après délibérations, la cour a condamné Abdelaziz à trente ans de réclusion criminelle.

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