De vrais-faux jumeaux

Il est 11h30. Zahra, 54 ans, sort de chez elle à Sidi Othmane, se dirige vers la station des grands taxis, à la Route d’Azemmour. Elle veut aller à Sidi Rahal. Elle arrive à Derb El Warda. Un jeune, la trentaine, passe près d’elle à bord d’un vélomoteur. Un sachet en plastique renfermant des bobines de fil en soie lui tombe de la main. Il s’arrête, appelle Zahra : “Madame, madame…SVP donnez-moi ce sachet… ». Zahra se penche, ramasse les bobines de fil en soie et les remet dans le sachet, se dirige vers le jeune qui l’attend, tente de le lui remettre. “Les filles d’aujourd’hui n’hésitent pas à nous racoler sans vergogne…Contrairement à votre génération qui est pleine de pudeur…Chaste…“ Elle ne répond pas à ces paroles complètement hors-contexte. Et il se présente à elle : “ je suis tailleur traditionnel…je façonne des djellabas, des caftans…et si tu vous permettez, je vais vous emmener à mon local qui se trouve de l’autre côté…Si vous avez besoin de quelque chose, je suis à votre disposition…“. Zahra accepte. Ils avancent, tous les deux, d’une dizaine de mètres, tournent vers une ruelle. Il regarde à droite et à gauche. La rue est déserte. Il met son vélomoteur à côté, s’assure encore une fois qu’il n’y a personne et brandit un couteau. Zahra reste bouche-bée, ne sachant ni quoi dire ni quoi faire. Il braque son couteau sur sa poitrine, lui intime l’ordre de lui livrer tout ce qu’elle posssède. À ce moment, sa langue se délie ; elle le supplie :“Ne me touche pas, mon fils, tu dois me considérer comme ta mère…“.
“Je ne te ferai aucun mal si tu me donne tout ce que tu as sur toi…Allez vite, vite ne perds pas de temps !…“, lui dit-il.
Elle ôte ses boucles en or de ses oreilles et une chaîne dorée de son cou, les lui donne sans résistance. Le butin est estimé à quatre mille dirhams. Il les empoche, monte sur son vélomoteur et démarre. Zahra retourne chez elle, puis se dirige vers le commissariat de police. Elle dépose plainte. Le même jour, vers 17h00, elle sort faire un tour dans les environs de Derb El Warda… En apercevant un jeune homme, elle crie à son fils qui l’accompagne : «Le voilà!». Elle fait appel à la police. Le jeune est arrêté, conduit au commissariat.
«Ton nom ?…» lui demande chef de la brigade. “ Khalid (…) ben (…), né en 1972, à Casablanca…Célibataire…Sans profession…demeurant au quartier Sidi Maârouf…“ répond-il.
“ Qu’as-tu à répondre aux accusations de Zahra contre toi ?»
“Je n’ai rien fait Monsieur l’officier, cette femme ment…“ Khalid, qui a cinq frères, est fils d’un représentant de société, et d’une femme au foyer. Il a abandonné ses études au niveau du baccalauréat et a décroché un diplôme de commerce dans une école privée. Après un stage dans une société d’assurances, il est embauché par une société de produits chimiques, puis dans une société de produits alimentaires et dans une troisième pour les conserves, dans une quatrième comme chauffeur de direction et une cinquième de construction pour se retrouver enfin au chômage. C’est un jeune très actif qui s’intéresse surtout au théâtre. Mais tout cela importe peu à Zahra qui n’arrête pas de répéter : «C’est lui. C’est lui le voleur qui m’a agressée sous la menace d’une arme blanche…C’est un menteur. Les enquêteurs convoquent toutes les victimes, une dizaine de femmes. «Oui, c’est bien qui m’a fait le coup du sachet renfermant des bobines de fils en soie et m’a subtilisé mon argent et mes objets en or…. », disent-elles en choeur.
Khalid se contente de pleurer. Il tente de se disculper. Mais en vain. Les enquêteurs se dépêchent chez lui, ils saisissent deux vélomoteurs. “ L’un appartient à mon frère et l’autre à mon ami…“ leur dit-il. Mais une victime le voit, et sursaute de son siège en criant : « C’est lui mon agresseur ! »
Devant le procureur général, Khalid continue à clamer son innocence. Mais les témoins n’arrêtent pas de l’accuser, de le désigner comme étant leur agresseur.
Le procureur général clôt son PV en poursuivant Khalid pour vol qualifié selon les dispositions de l’article 510 qui prévoit une peine de cinq à dix ans de réclusion.
« Je suis innocent… », répète-t-il à ses compagnons de cellule du pénitencier Oukacha. Mais personne ne le croit. Pourquoi toutes ces femmes l’accusent ? une question qui reste sans réponse durant deux mois.
Khalid également n’entrevoit aucune solution. Seuls ses parents le croient, car ce sont les seuls qui ne doutent pas de sa bonne éducation et de sa bonne conduite.
Le jour J arrive. Khalid est devant la Chambre Criminelle auprès de la Cour d’Appel de Casablanca.
Les témoins sont à côté de lui. Lui, il clame son innocence et elles, elles l’accusent et confirment qu’il est leur agresseur. Quand, tout-à-coup, un policier entre presque en courant dans la salle d’audience. Il se dirige vers le représentant du ministère public, un bout de papier à la main, lui chuchote quelques mots.
Le substitut de parquet général demande un report de l’examen de ce dossier à huitaine. L’autre audience arrive. Khalid entre dans la salle par la porte d’entrée. Il est libre, il s’assoit comme toutes les autres personnes. Le président de la Cour l’appelle, lui dicte le verdict : tu es acquitté. Khalid reste bouche-bée. Car le véritable auteur des agressions a été arrêté.
Encadré par deux policiers, Abdelilah, 30 ans, entre dans la salle. Kahlid et lui se ressemblent comme deux jumeaux !
La Cour condamne Abdelilah à sept ans de réclusion. Libre –après deux mois passés en prison-, Khalid sort de la salle d’audience, en répétant : « C’est le destin qui m’a sauvé ! ».

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