Débat : Présidentielle française 2002 : SOS démocratie

Bien que la première présidentielle française du troisième millénaire ait été boudée par quasiment le tiers des citoyens de la République des libertés et de la tolérance, de nombreux pays y étaient très attentifs.
Cet événement a «concerné» tous les démocrates de la planète, vu le rôle historique de la France dans la promotion des droits humains et dans le processus de démocratisation des nations. Or, très froide était la douche à laquelle on a eu droit cette soirée du dimanche 21 avril, à cause du caractère extrême des chiffres qui l’avait marquée. En effet, un Français sur trois ne s’est pas exprimé (abstention, vote blanc et nul). Parmi ceux qui se sont exprimés, un Francais sur trois a voté à l’extrême (droite et gauche).
C’est enfin la première fois de l’Histoire de la cinquième République, qu’un candidat d’extrême droite accède au second tour. Qu’un système de gouvernance, cité en exemple par les démocrates du monde entier, ait pu produire un tel résultat est pour le moins déroutant ! Que l’extrême droite remporte des batailles en Autriche, au Danemark, au Portugal ou en Italie passe encore, mais quand il s’agit du pays des droits de l’Homme dont l’histoire récente est le récit de luttes d’un peuple pour son émancipation, cela est tout simplement «imbuvable».
A priori, plusieurs raisons ont pu contribuer à la déliquescence et à l’éclatement de la bulle politique française. Il s’agit du manque de discernement devant être mis en évidence dans les thèmes de la campagne à travers une ligne claire de droite et une autre, bien distincte, de gauche. La gauche, encore faut-il le souligner, s’est trompée d’élection et le Parti socialiste, en la personne de L.Jospin (-17%) a sous estimé et utilisé d’une manière machiavélique, tout en les subissant, ses alliés naturels tels que le mouvement de J.P.Chevénement (+5%) en le taxant de dissidence, et C.Taubira (+2%), l’autonome, qui ont du coup précipité l’éviction du chef du gouvernement, à jamais, de la scène politique française. Incontestablement, efficace durant son mandat, intègre et honnête, et faute de faire valoir tous ses acquis, L.Jospin avait-il d’autres alternatives que de démissionner ? Le manque d’imagination concernant des thèmes accrocheurs, est aussi une raison d’un tel désastre politique, qui a nourri le terreau de l’extrémisme et dont la responsabilité est pareillement partagée entre la gauche et la droite. La droite paranoïaque par ailleurs, a nourri son extrémisme en jetant trop la lumière sur le thème obsédant de l’insécurité, médiatisé à outrance, et qui a été en toute évidence, capté par J.M Le Pen (+17%), les gens préfèrent naturellement l’original à la photocopie.
J.M. Le Pen n’a-t-il pas leurré l’ensemble des analystes politiques français autant qu’une large frange de ses concitoyens, grâce à son nouveau look du pépé tranquille et notabilisé ; ce qui lui a permis de désarmer tous ceux qui avaient peur de lui et de doper, in fine, efficacement la machine infernale de son parti ? L’évolution des idées en France par plus de tolérance et le mépris général à l’égard de l’extrême droite exacerbée par son émiettement suite à la dissidence de B.Megret, n’ont-ils pas contribué activement à son occultation ?
Il faut dire, enfin, que la conjoncture de l’après 11 septembre, émaillée par des incidents cinglants en période pré-électorale ont eu leur part dans la montée de l’extrémisme à l’échelle planétaire et en France aussi. Toutes ces raisons ne peuvent expliquer, qu’en partie, le nihilisme de la population française vis-à-vis de son système politique, mais a-t-on songé une seule fois, malgré son évidence, que la démocratie est tributaire dans son âme du vox populi ?
La France possède bel et bien l’énergie requise pour sauver sa démocratie, la prolifération à travers tout l’Hexagone de manifestations anti-Le Pen sont là pour en témoigner. Étant donné que l’extrémisme est une partie intégrante de la nature humaine et que la démocratie reste le meilleur système politique actuellement en vigueur, ne serait-il pas plus judicieux de le dédiaboliser et de le décanibaliser, en s’orientant sur les besoins de ses adeptes, en les rassurant, plutôt qu’en leur faisant subir une psychanalyse primaire et sauvage ? J. Chirac, sous prétexte de ne pas vouloir banaliser l’extrémisme, n’a-t-il pas eu tort de refuser une confrontation publique avec J.M. Le Pen comme l’exige la tradition et comme sept Français sur dix appellent de leurs voeux?
Le modèle français constitue depuis longtemps une référence pour les démocrates de nombreux pays, dont le Maroc. Cet incident, démontre l’ampleur de la facture sociale et culturelle en France, qui est quasiment une constante au sein de tous les pays dits émergents. Saura-t-on en tirer la leçon, pour s’ancrer, sans retard, dans l’ère du progrès et de la modernité?

• Docteur Jalil Berrada Ben Mehdi
Responsable associatif -Maroc

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