Débats : Autour du projet de l’Union pour la Méditerranée (2/2)

Débats : Autour du projet de l’Union pour la Méditerranée (2/2)

Les deux rives de la Méditerranée, malgré tous les atouts de complémentarité, se heurtent à des obstacles qui empêchent les ponts de se construire et les passerelles de s’établir. La question palestinienne, l’inégalité entre le nord et le sud de la Méditerranée, la volonté de puissance américaine, les crispations identitaires…, etc, sont autant de facteurs qui brouillent toute tentative euro- méditerranéenne pour plus de partenariat, de réciprocité et de promotion des acteurs de modernisation.
Et par malheur, certaines politiques, en parfaite cohérence et complémentarité avec les médias, sont là pour produire des stéréotypes, ou reproduire des préjugés sur l’Autre, la femme, l’émigré, le terrorisme…etc, n’aidant, en aucune manière, à l’ancrage de l’idée de Méditerranéité brouillant, ainsi, le développement des processus de modernisation surtout dans les pays du Sud-Est du pourtour, et imposant, chaque fois, de nouvelles frontières.
Qu’entendons-nous par frontières dans une Méditerranée qui fut toujours considérée comme une aire ou une zone de frontières ?
Il semble qu’on a pris l’habitude de vouloir déterminer une frontière sans préciser son objet. On dit généralement que la frontière est une limite, une ligne de séparation ou de démarcation, comme elle peut être un signe de partage ou d’identité. Or si on suit la tentation d’articuler la question ou l’objet de la frontière aux dynamiques identitaires, il faudrait, clairement, ne pas exagérer les dimensions spatiales et temporelles prises dans une géographie et une histoire, et s’orienter vers une approche «phénomémogique» de la frontière en tant que volonté de passage qui tend à traverser les barrières, les cloisons et les clôtures que la géographie et l’histoire peut- si on se contente exclusivement de leurs impératifs- nous imposer.
Il y a les effets de la frontière -ou de l’Union !- et la portée symbolique qu’elle peut incarner. L’évacuation relative de l’espace et le temps ne signifie nullement qu’ils ne peuvent avoir d’effets sur la signification du passage des frontières. Ainsi, les concepts de Méditerranée, d’Europe, de Nation, d’Etat, de citoyenneté, d’émigration, de religion…etc, s’inscrivent dans une cartographie appuyée par une chronologie, mais ces concepts produisent des mouvements collectifs et des dynamiques qui dépassent l’idéal normatif dans lesquels on les fixe généralement pour engendrer des émotions, des comportements, des jugements d’une complexité parfois intraitable. Les modes de fonctionnement des discours sur la Méditerranée supposent une interrogation profonde de la notion de frontière et un appel à l’ouverture, l’échange des biens matériels et symboliques sans pour autant rester prisonnier d’un discours mondialiste qui voit le monde globalement régi par les échanges et la communication et que le seul salut réside dans la déstructuration généralisée des frontières.
Au-delà des considérations mercantiles du discours mondialiste sur les frontières, la culture se présente, de différentes manières, pour fixer le mode d’affirmation de soi de l’homme dans le monde, à travers la création, la religion, les habitudes et les institutions… etc.
Ces mécanismes de production de sens donnent aux mouvements des gens une appartenance et leur tracent des limites. Même s’ils prétendent être universels, l’Etat, la religion, la Nation dessinent des frontières aux sentiments, aux réflexes et aux comportements. C’est ce paradoxe qui explique, en partie, la portée presque tragique d’une «frontière», car en tant que limite qui permet la nomination d’une identité ou bien d’une altérité, elle est, en même temps, l’expression d’une déchirure, voire d’une conscience malheureuse.
La construction d’un mur pour séparer deux peuples luttant pour la même terre est l’incarnation d’une attitude xénophobe et paranoïaque sous prétexte d’une protection ou d’un refus de voir l’Autre. Le conflit israélo-palestinien traduit amplement cette expression tragique de la frontière. Dans ce genre de cas, comment peut-on décrire ou parler d’une traversée des frontières, des barrières et des murs ? Et comment les identités se fragmentent-elles au nom de la nationalité ou de l’appartenance conflictuelle à une terre, et qui tolère ou interdit les passages ?
L’usage ségrégationniste de l’espace produit des effets de frontières qui rejettent l’Autre, le réduisant à une adversité permanente, à une différence radicale qui ne cesse de se radicaliser par une volonté farouche de limiter le mouvement de l’Autre, le déshumaniser, l’humilier, lui refuser toute altérité en tant que qualité primordiale d’autrui.
La frontière se définit, ici, comme l’expression d’une tendance farouche de maîtrise et de rejet, et l’expression d’un idéal mythique voulant se concrétiser par l’exclusion de l’Autre en le condamnant dans des ghettos encerclés, des points de contrôle, des murs et des chars…, etc. La frontière, ici, n’est pas seulement un enjeu spatial, elle est un pari existentiel qui fait éclater toutes les limites possibles entre la vie et la mort, le même et l’Autre, la guerre et la paix, la tolérance et son contraire…,etc. Il s’agit de situations extrêmes qui font déborder les expressions de haine et les tendances de défi. Les conflits des Balkans, autour de Chypre, la fermeture des frontières algériennes, le conflit historique entre les protestants et les catholiques en Irlande du Nord condensent, aussi, cette tragédie des limites et les issues problématiques de la traversée des frontières.
En dehors de tout «pessimisme guerrier», il faut reconnaître que le constat des frontières en Méditerranée est dur et la réalité est cruelle. La frontière quand elle se traduit en limite coercitive empêche les traversées de s’effectuer et la communication de se concrétiser.
C’est là où résident le pari de la pensée et l’enjeu de la politique, car comment briser les frontières qu’imposent les différentes formes de la pensée unique et s’engager dans les élans fédérateurs, «unionistes» et peut-on réduire le tragique et s’engager dans la communication ? Et jusqu’à quel point le projet pour l’Union de la Méditerranée intègre-t-il ce type de préoccupations?
«La question de fond est celle-ci: va-t-on laisser s’écarter le fossé dans cet espace commun qui a des intérêts communs ou va-t-on au contraire avoir la volonté de réduire le fossé et de rassembler ? C’est toute la question de l’Union de la Méditerranée». Ainsi s’exprimait Alain le Roy ambassadeur français en charge de ce dossier. Il ajoute «la vocation du projet, c’est le développement et c’est l’évidence. Quand on dit rapprochement des deux rives on veut dire plus d’investissement dans la rive sud… créer de l’investissement et de l’emploi pour les jeunes permet d’atténuer la pression migratoire.» (le Martin du Sahara et du Maghreb ; 3 mars 2008).  Les déclarations formulées qui accompagnent la promotion de ce projet sont d’une franchise et d’une clarté admirables. On dit «la sécurité et le développement de l’Europe ne seront assurés que si le Sud se développe». En prétendant sortir d’une vision idéologique pour aborder un problème réel et concret, on affirme sans ambages, que «la migration est le vrai problème».
Face à ce lexique sur l’Union pour la Méditerranée on ne peut s’empêcher de rappeler qu’il y a eu déjà des tentatives de ce genre dans le passé récent. Le Président Mitterrand, dès 1983, proposa une conférence de pays de la «Méditerranée occidentale» pour donner corps à une solidarité méditerranéenne. La Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone tenue les 27 et 28 novembre 1995 a eu le mérite de convier autour d’une même table de négociations vingt six pays d’Europe et du pourtour méditerranéen. Placés sous le signe du partenariat euro-méditerranéen, et de forums en sommet, d’accords en protocoles, les résultats s’avèrent très minces. Maintenant, on est face à un projet pour l’Union de la Méditerranée qui commence d’abord par parler de pays riverains, ayant l’ambition de dépasser les problèmes du Processus de Barcelone qui sont dus, selon le président Sarkozy, au fait que les pays européens avaient donné la priorité à l’intégration des pays de l’Est au détriment des pays riverains.
Or toutes ces annonces autour d’un projet qui reste en gestation, voire encore en suspens, ne peuvent, aucunement, éluder des questions du genre: comment s’assurer de la complicité européenne ?
En évacuant les principes directeurs de ce projet et les bonnes intentions n’est-il pas soumis à des tractations politiciennes et régionales qui risquent de brouiller ses objectifs annoncés? D’un projet de pays riverains de la Méditerranée, le président Sarkozy a annoncé à Hanovre le 4 mars après une rencontre avec Angela Merkel, «Qu’on a trouvé le chemin pour un accord franco-allemand sur l’Union de la Méditerranée».
D’autre part comment promouvoir un nouveau projet de l’Union pour la Méditerranée sans préciser les rapports avec les structures et les projets déjà en cours ?
A cette question, la rencontre de Hanovre a momentanément levé la perplexité produite par l’imprécision des relations avec les autres projets, en affirmant qu’il va s’inscrire dans les structures déjà existantes du processus de Barcelone, et resserrer les liens entre l’Union européenne et les pays riverains de la Méditerranée. C’est ce qui a été entériné par les dirigeants européens réunis à Bruxelles les 13 et 14 mars 2008.
En tout cas ce projet «noble» est encore en gestation, les premiers indices dans le processus de sa promotion montrent qu’il est reçu avec plus on moins de réserves. Les pays de la rive du Sud- Est de la Méditerranée sont demandeurs d’investissements, de partenariat véritables et de modes d’échanges qui ne se limitent pas aux produits mais doivent intégrer la libre circulation des hommes.
Le Forum de Paris (28, 29 et 30 mars 2008) a certainement été utile. Les participants ont posé de vraies questions sur le Projet. Comme ils ont voulu anticiper les dérapages éventuels, en suggérant un ensemble de recommandations susceptibles de traduire les dimensions virtuelles du projet en mesures concrètes. La création d’un «comité des sages» pour réfléchir et accompagner le projet est novatrice. Une OCDE méditerranéenne, une conférence permanente pour la paix et la sécurité, un Fonds d’investissement à «capitaux paritaires» pour financer les projets de développement, un observatoire des populations, un conseil des régions pour la coopération transversale et enfin une «Fédération des fondations culturelles» pour favoriser le «sentiment d’appartenance à une aire de civilisation partagée» et enfin un sommet Sud- Sud pour harmoniser les positions des dirigeants du Sud -Est de la Méditerranée. Une «sérieuse» espérance. Mais les «sages du Forum de Paris» ont-ils réfléchi aux fondements culturels communs qui pourraient préserver ce projet de toutes distorsions possibles ?
Face à toutes les négociations qui ont, et qui auront pour objet ce projet, et les concessions qui peuvent être faites peut- on éluder quelques questions qui me semblent incontournables : Pourrait-on évacuer toutes les aspérités produites par une relation qui s’est construite pendant des siècles -et qui continue à se construire- sur une image diabolisée des habitants de la rive Sud- Est ? En d’autres termes ces «nouveaux barbares» pourront-ils devenir un jour les partenaires d’une même communauté euro-méditerranéenne ? Y a-t-il suffisamment d’imagination politique pour ne pas condamner ce projet en le réduisant aux seules préoccupations économiques et sécuritaires- qui sont incontestablement déterminantes- et forger un modèle historique fondé sur une solidarité, voire une convivialité transméditerranéenne ?
Et enfin «comment tirer une culture, comme le dit si bien un grand médiateur des deux rives que fut Jacques Berque, de processus sociaux fondés avant tout sur la technologie ? (Et) Comment tirer une construction sociale d’un mouvement et d’une dynamique fondés avant tout sur une culture de type religieux » (Ecrits politiques. 1998). Questions problématiques en effet qui ne cessent de se formuler chaque fois qu’un projet pour la Méditerranée est proposé aux habitants de cette partie du monde pour laquelle Jacques Berque «appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance».


Mohammed Noureddine Affaya

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