Débats : L’honneur bafoué du vieil Amghar

Débats : L’honneur bafoué du vieil Amghar

Le feuilleton de monsieur Boukhari, publié par “Al Ahdath Al Maghribia”, a consacré, la semaine dernière, toute une page à Aherdane. Celui-ci a été traité ”d’individu peu cultivé et de faux résistant”.
Sauf respect pour la liberté d’appréciation, je ne leur concède pas facilement un tel jugement, somme toute injuste et hâtif. Il suffit pour s’en convaincre de daigner prendre quelque peu en considération l’envergure, l’ampleur et la constance du combat mené ardemment et sans relâche par Aherdan ; combat mené sur trois axes qui nous concernent tous dans le plus profond de nos âmes. Le premier est pour l’authenticité identitaire (Tamazight), le second pour la liberté (Tilelli) et le troisième et non des moindres est pour la monarchie (Tigueldit).
La monarchie est le garant de l’unité dans la diversité et la pluralité. Une pluralité ethnique, linguistique et culturelle qui caractérise et façonne les moeurs, les pratiques et le sens civique de chaque citoyen et aiguise le sentiment profond d’appartenance et d’adhésion inconditionnelle à cette monarchie.
L’identité culturelle est la trame de fond sur laquelle est tissée la mosaïque riche et diversifiée de notre histoire millénaire et de notre richissime patrimoine civilisationnel.
La liberté, enfin, est ce legs de nos glorieux ancêtres qui nous hante, nous anime et nous permet d’exprimer, avec force, courage et objectivité, la vérité soit-elle bonne ou amère.
Combinés de façon dialectique et interactive, les éléments de cette trilogie sacerdotale confèrent au profil de notre personnage toute sa complexité parfois déroutante et insaisissable à toute approche simpliste ou réductrice.
Notre personnage est à la fois un romancier, un poète, un artiste-peintre. Autrement dit, un rêveur utopiste dont l’esprit plane dans une cosmogonie surréaliste créée à travers l’intensité de son intellection, de son imagination, de son génie créateur. Loin d’être fataliste, chimérique ou vaporeux ; il est plutôt ce visionnaire plein de discernement, de causticité, de lucidité spécifiques qui percent les mystères fantasmagoriques et sensationnels de la nature, de l’univers et de tout ce qui les transcende.
Aherdan est également ce résistant, cet homme d’Etat et de gouvernance, rompu au réalisme, au pragmatisme et à l’aptitude à l’action pertinente et appropriée qu’il sait entreprendre au moment opportun, quasiment sans état d’âme. Ce faisant, il privilégie, en permanence, la raison d’Etat sans toutefois tomber dans le cynisme brutal et immoral ; ni dans le machiavélisme impudent et malicieux.
Seuls des hommes de génie sont capables de conjuguer avec harmonie et cohérence les deux aspects d’une même personnalité.
Loin de moi l’idée de défrayer délibérément Aherdane de l’erreur ou du fourvoiement inhérents, l’une et l’autre, à la nature humaine. Néanmoins, la justice veut qu’on mette dans la balance le passif et l’actif de notre homme pour constater que le bilan se révèle largement bénéficiaire comme dirait un comptable rigoriste et intransigeant.
Pour susciter la conviction de ceux qui, malgré tout, restent dubitatifs, je me propose de dresser le contour cursif de l’itinéraire d’Aherdan, à travers ses actes et actions, et non à travers ses discours, comme cela a été le cas de certains leaders politiques qui ont su mettre à contribution ce dont ils disposaient de moyens colossaux pour vendre une image d’eux-mêmes dont les effets n’ont pas toujours été positifs auprès de l’opinion publique nationale et internationale.
Cela a été toutefois assez efficace pour qu’il porte ombrage à certains vrais résistants dont les actes ont ébranlé les autorités du protectorat.
Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, Aherdane a combattu le nazisme, répondant ainsi à l’appel solennel du Souverain, lancé dans un prêche du vendredi. Quelques années plus tard, il avait refusé de participer, en tant qu’officier de l’armée marocaine sous commandement français, à la guerre d’Indochine car il estimait qu’il s’agissait là de la lutte d’un peuple pour sa liberté et sa dignité.
Quand la France a osé atteindre à «Aguellid», il s’insurgea en refusant de signer la pétition du Glaoui et n’hésita point à intégrer les rangs de l’Armée de libération et à passer à la clandestinité. A l’orée de l’indépendance, il s’était élevé avec courage et témérité contre ceux qui voulaient instaurer le parti unique et par son biais une dictature sous la férule d’une certaine oligarchie inféodée à certains courants politiques qui se ressourçaient au Moyen-Orient. Nous savons tous ce qu’est le salafisme et quels sont les dangers qu’il présentait contre le système monarchique.
Membre du gouvernement, il eut l’audace d’engager le processus de la réforme agraire dans les actes et non dans les discours. Tous les textes de base étaient finalisés sous son ministère et avaient commencé à avoir un début d’exécution.
En 1967, il démissionna du gouvernement en protestant contre le dévoiement, la dérive et l’égarement de la ligne stratégique orthodoxe de la démocratie par certains opportunistes qui se complurent dans les jeux sordides de la politique politicienne. En 1971, lors des événements de Skhirat, il fit preuve d’un courage qui frise la témérité devant des mutins fanatisés, refusant de s’agenouiller et encore moins de se mettre à plat ventre comme tous les assaillis, en leur clamant haut et fort qu’un Amazigh ne meurt jamais que debout, la tête haute.
En 1975, avec le même courage et une conviction inébranlables en la légalité de la cause nationale, il participa à la Marche Verte.
Toujours imperturbable dans ses principes, il essuya à deux reprises la trahison des siens dans le parti et accepta en faisant, contre mauvaise fortune bon coeur, la traversée du désert qui lui a été imposée par ceux qui étaient gênés par son charisme et son audience auprès du monde rural et de tous les déshérités de ce pays, d’une façon générale.
Une telle constance dans le combat et cette récurrence permanente de la lutte, ne légitiment-elles pas l’admiration ? N’imposent-elles pas la sympathie, le respect et la considération pour cet homme ?
Après tout, Aherdane aurait pu verser dans la complaisance, courber un peu l’échine et tirer avantage des opportunités offertes par le pouvoir et faire fi du reste…. ç’aurait été une solution facile qui aurait tenté plus d’un. Aherdane a su résister à la tentation et a choisi de rester fidèle à l’éthique du triptyque : Tamazighte, Tilelli, Tigueldit. Contre vents et marées… Si après cela, on continue à avoir des doutes, alors le parti pris devient patent.

• Moha Khetouch

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