Débats : Voir autrement l’esprit de la Méditerranée

La Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone (27-29 novembre 1995) fut considérée par tous les observateurs et les analystes comme un tournant important dans les rapports entre l’Europe et le pourtour Sud- Est méditerranéen. Des historiens, des économistes, des politologues, des stratèges et des journalistes se sont penchés, avant, durant et après cette rencontre, sur les grands axes qui l’avait orientée, sur son contexte, ses enjeux économico- politiques et sur les répercussions éventuelles sur le processus de construction d’un nouvel espace méditerranéen par les pays de la région eux- mêmes. 
Il s’agissait d’une nouvelle ère dans les rapports entre l’Europe et le monde méditerranéen, car l’Union européenne constitue un des grands défis économiques, politiques et stratégiques. Elle représente une expérience unique dans son genre. Des pays historiquement hostiles, se transforment en pays qui coordonnent et coopèrent entre eux dans tous les domaines, à travers l’édification d’un réseau d’intérêts, de relations réciproques et des institutions légitimes soutenues par une volonté populaire.
La Conférence euro-méditerranéenne fut le résultat des efforts fournis par les pays latins, riverains de la Méditerranée, en l’occurrence, l’Espagne, l’Italie et la France, pour convaincre les autres partenaires européens à préparer un cadre nouveau d’association et de partenariat avec la rive Sud- Est de la Méditerranée.
Après la chute du Mur de Berlin en 1989, la désintégration de l’empire soviétique et l’unification de l’Allemagne et certains pays européens, et l’Allemagne en particulier, avaient fait des économies des pays de l’Europe centrale l’espace vital de leur expansion économique. Ce qui créa un certain déséquilibre des forces européennes et poussa les trois pays (l’Espagne, la France et l’Italie) à repenser leurs dimensions méditerranéennes et à œuvrer dans le sens d’une nouvelle approche relationnelle avec les pays de la rive Sud- Est du bassin.
Certains analystes constatèrent que les trois pays européens qui ont œuvré, au sein de l’Union, pour concrétiser la tenue de la conférence de Barcelone, ont des rapports directs avec les pays riverains de la Méditerranée, et sont les plus exposés aux vagues d’émigration causés par l’instabilité politique et la faible croissance économique des pays de la rive Sud.
Or, la conférence était- elle de nature économique pure cherchant à instaurer les fondements d’une nouvelle génération d’accords entre les deux rives de la Méditerranée, sur la base d’associations et de partenariats, à la place des accords de coopération qui ont été signés depuis les années 70 ? Ou bien la conférence avait- elle, par la force des choses, des aspects politiques qui, sous prétexte d’aider au développement économique, l’Europe tentait à affirmer sa présence politique dans la région dont la Méditerranée constitue sa profondeur stratégique, et ceci pour contrer les percées américaines à travers l’incitation et le parrainage des conférences du Moyen- Orient et de l’Afrique du Nord à Casablanca (1994) et à Amman (1995), la direction des négociations de paix au Moyen-Orient et le succès des accords de Dayton pour mettre fin à la guerre en Bosnie. Il était clair qu’il s’agissait ici d’une lutte non déclarée de positionnement en Méditerranée entre une superpuissance économique et politique (USA) et un nouveau géant économique qui voulait s’affirmer politiquement (U.E).
La tenue de la conférence de Barcelone constitua une réaction contre la volonté délibérée de marginaliser l’Europe dans le processus de règlements des conflits qu’ils se trouvent au cœur du continent européen ou au seuil de l’Europe. Aussi, la constitution de nouvelles entités économiques puissantes (NAFTA) et les pays du Sud- Est asiatique et l’Océan pacifique, créa la conviction chez l’Union Européenne que les partenaires voisins non- européens sont très importants pour l’édification d’un espace économique beaucoup plus large.
Les grands axes de la conférence, dès le départ, ont été décidés d’une manière unilatérale. Il était question de la coopération économique, de la sécurité de la Méditerranée, de la lutte contre la drogue, de l’émigration clandestine, du terrorisme, du respect des droits de l’Homme et de l’instauration de régimes démocratiques dans tous les pays de la Méditerranée.
Du côté Sud- Est, les observateurs avaient reçu cette nouvelle orientation européenne de l’Europe avec quelques réserves, car pour eux, les pays de l’UE ne prenaient suffisamment pas de décisions importantes sur le plan des investissements et de financements de projets économiques dans les pays du Sud –Est de la Méditerranée, de l’aide au secteur privé pour se renouveler, de la création d’organismes financiers susceptibles de gérer le développement et la diversification économique de ces pays, en tenant compte de la nécessité de créer un équilibre entre les rapports de l’UE avec les pays de l’Europe orientale et les pays méditerranéens.
Si l’Union européenne avait centré sa campagne pour organiser la conférence de Barcelone sur la nécessité de créer un nouveau cadre de coopération politico-économique et sociale, les véritables raisons politiques convergeaient dans le souci permanent des considérations sécuritaires de l’Europe. Il était évident que l’Union européenne tentait, à travers les réformes économiques qu’elle préconisait, à activer et moderniser les appareils productifs et limiter le développement du sous- développement dans les pays du Sud-Est de la Méditerranée pour créer les conditions d’une stabilité réelle dans la région. L’Union européenne visait par le biais de ces nouveaux accords, à établir une stratégie de protection de ses frontières du Sud. Les considérations sécuritaires européennes étaient dictées par trois grands «dangers» pour les sociétés européennes : l’émigration clandestine, l’extrémisme religieux et la drogue.
Qu’attendaient les habitants du Sud-Est de la de la Méditerranée de la conférence de Barcelone?
Avant de nous arrêter sur les différences d’approches et d’intérêts de chaque pays à l’égard de cet événement, les analystes de la rive Sud préférèrent souvent remarquer que le projet euro-  méditerranéen proposé par l’Europe s’inscrivait dans un contexte régional où certains pays du Moyen- Orient ont parcouru des étapes importantes dans l’établissement du projet moyen- oriental américain. Dans ce cas, plusieurs questions se posèrent : que pouvait proposer l’Europe comme alternative au projet moyen- oriental? En quoi les deux projets divergèrent ou se compléteront-ils? Comment Israël allait-il être intégré dans cette communauté plurielle et diversifiée, et quelle pouvait être la nature de son rôle ?

Mohammed Noureddine Affaya

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