Des métiers et des gens : Abracadabra, le Professeur est là !

Des métiers et des gens : Abracadabra, le Professeur est là !

S’il avait le pouvoir de faire disparaître quelque chose –mais définitivement, ce que les magiciens de sa corporation n’ont pas le droit de faire– Mohamed Amrani choisirait d’effacer la haine du cœur des hommes. Il dit cela avec dans les yeux l’expression des enfants qui découvrent que les grandes personnes manquent parfois singulièrement d’humanité. En cet instant, le Professeur Amrani (son nom de scène) laisse transparaître l’artiste dépité. Les souvenirs surgissent, pas tous heureux. Tel ce jour où, reçu par le nouveau directeur de grand théâtre national sous l’égide duquel il se produisait pourtant depuis trente ans, il se voit traité comme le dernier des débutants : «On m’a demandé de fournir des cassettes d’enregistrement de mes spectacles alors que j’ai toujours bénéficié du soutien du ministère et de ses institutions…»
Heureusement, Mohamed Amrani est un grand-père comblé par des petits-enfants dont les parents, en pèlerinage à La Mecque, lui ont confié la charge. Particulièrement par sa petite-fille, âgée de dix ans et pianiste tellement talentueuse qu’une équipe de télévision est venue un jour la filmer. Les yeux brillants soudain, le Professeur livre son premier secret: « Le don artistique de ma petite fille est hérité de mes parents, qui avaient consacré leur vie au spectacle. C’est auprès d’eux et de leurs collègues et amis que j’ai pris goût à ce métier, dès mon plus jeune âge… »
Passées les jeunes années d’apprentissage, ces mille et un tours de prestidigitation sur lesquels on commence par se faire les doigts et l’esprit, sa carrière dans le spectacle commence en qualité d’administrateur de spectacles, le cirque en particulier. C’était à l’époque où les cirques internationaux incluaient systématiquement le Maroc dans leurs tournées et qu’ils avaient toujours besoin sur place d’un agent de liaison avec l’administration et les autorités. C’est ainsi que Mohamed Amrani fit son entrée dans la famille des saltimbanques sans frontières et qu’il se retrouva bientôt en Grèce, à suivre une formation en hypnose auprès d’un spécialiste de renom. Nous sommes en 1967.
Trois ans plus tard, au cours d’un second voyage en Grèce, il se lancera enfin en tant que magicien, grâce au coup de pouce d’un certain Aristote Onassis, alors marié à Jacqueline Kennedy. Suivra un voyage en Tunisie et une association avec un impresario qui lui organisera ses premiers spectacles à titre professionnel. Là encore, tout de suite, son talent lui fait rencontrer les plus grands : le Professeur évoque notamment feu le président Bourguiba, avec la nostalgie de ces années de jeunesse et de premiers succès.
Il rentre au Maroc, fort d’un atout de poids: il a obtenu du ministère de l’Education nationale une autorisation de se produire dans les écoles publiques du Royaume. C’est le début d’un périple qui durera près de trente ans, de l’un à l’autre de ces villages oubliés dont les habitants n’ont jamais vu l’ombre d’un artiste en représentation.
Petit à petit, Mohamed Amrani va installer sa réputation. Celle d’un magicien apprécié des enfants, professionnel et passionné. D’ailleurs il ne se contente pas d’effectuer les tours classiques du répertoire international mais s’applique à innover et à créer. Il y a surtout le fait que ses spectacles relèvent autant du théâtre que de la magie, une caractéristique dont il est particulièrement fier : «C’est de cette façon que j’ai réussi à captiver les enfants des écoles mais aussi leurs parents et leurs enseignants pendant toutes ces années. Mes tours sont répartis au fil d’un spectacle qui se développe crescendo jusqu’au final en apothéose ! C’est ce qui explique aussi qu’on peut le revoir sans jamais se lasser… »
Mohamed Amrani raconte ses souvenirs comme il ferait surgir des merveilles d’un chapeau. Les anecdotes se succèdent, toute plus passionnantes, plus surprenantes les unes que les autres. Notamment lorsqu’il évoque les personnalités devant lesquelles il a eu le privilège de se produire, en tête desquelles il place feu SM Hassan II.
La nostalgie reprend ses droits. Le souvenir des salles combles, de ces milliers d’enfants accompagnés de leurs parents qu’il a vu filer à ses spectacles pendant toutes ces années. L’amertume aussi d’un métier difficilement praticable dans son pays, celui d’entrepreneur de spectacles condamné par le système à investir toujours plus qu’il ne peut gagner. 
A soixante ans passés, Mohamed Amrani se dit toujours prêt à reprendre le chemin des tournées. Il rêve d’un festival de magie mais, souligne-t-il, «Un vrai, qui n’exclurait personne, qui serait encadré par des commissions de sélection artistique et technique dignes de ce nom et qui garantirait aux trois meilleurs participants une tournée suffisamment longue à travers le pays…»
Quel dommage que les baguettes magiques n’existent pas pour de vrai ! Et s’il en avait une ? Le Professeur l’emploierait, promet-il, «à rendre ses titres de noblesse à l’artiste marocain». Abracadabra, rien de moins.

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