Des métiers et des gens : Fatiha Roummah franchit la frontière du silence

Des métiers et des gens : Fatiha Roummah franchit la frontière du silence

Si c’était à refaire ? Fatiha Roummah choisirait à nouveau de postuler à l’offre d’emploi de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), qui recherchait des licenciés en droit privé pour animer ses centres d’écoutes des femmes en difficulté, opprimées, harcelées ou battues. C’était en octobre 1999, elle était en première année du troisième cycle et elle avait eu l’intuition que ce job était fait pour elle. Bien sûr, une proposition de travail ne se refuse pas mais lorsqu’elle y réfléchit aujourd’hui, elle se dit qu’il ne pouvait rien lui arriver de mieux: «J’ai toujours été celle qui écoute les autres, qu’il s’agisse de ma famille, des voisins ou de mes amis. Je n’hésitais jamais à franchir la frontière du silence que les gens tracent parfois autour d’eux…»
Lorsqu’elle rejoint l’ADFM, il n’existait que deux centres de ce type. Aujourd’hui, il y en a une quarantaine, ouverts dans toutes les régions du Royaume, en particulier les contrées où les femmes n’ont pas pour tradition de parler de ce qui les fait souffrir et où les gens sont foncièrement réticents à la pratique de la parole libérée.
Son engagement auprès de ces femmes, invisibles parce que silencieuses, commence par une formation à la communication et aux techniques d’écoute. Elle se perfectionne également en droit du travail, en droit pénal et surtout aux subtilités de ce qui s’appelait encore à l’époque le code de statut personnel. Ces femmes «enveloppées d’obscurité», elle va donc apprendre à les mettre en confiance, les aider à s’exprimer, à dire l’indicible, à briser la loi du silence.
Évidemment, cela n’est pas de tout repos. Il y a non seulement la charge émotionnelle des témoignages recueillis mais également la rigueur des procédures. Nombreuses sont les écoutantes qui craquent après quelques années de pratique. Mais Fatiha ne se décourage pas. C’est que, confie-t-elle, «ces femmes auxquelles nous ouvrons les yeux nous récompensent de mille bénédictions et c’est cela notre plus belle gratification».
Fatiha se souvient de son premier témoignage, véritable cas d’école. Il s’agissait d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, mariée à un homme dont elle avait eu trois enfants. Elle sortait d’un mois de coma, dû à un coup de barre de fer assené par son mari. La jeune femme s’était présentée accompagnée de sa mère. Elle y avait été incitée par une campagne de sensibilisation organisée dans le cadre de la célébration le 8 mars de la journée internationale de la femme.
À l’époque, le code de statut personnel ne permettait pas à une femme de demander le divorce autrement qu’en faisant la preuve de traitements dégradants ou violents. Le hic était que cela les livrait à l’appréciation des juges, généralement enclins à minimiser la gravité des violences subies. Et à supposer que le juge de première instance se laisse convaincre et prononce le divorce, il fallait encore passer l’épreuve du jugement en appel puis celle du recours au niveau de la Cour suprême. Ce fut d’ailleurs le cas de la jeune femme en question, que Fatiha avait suivie durant tout son parcours, jusqu’à la plainte finalement déposée par l’ex mari : sans vergogne, ce dernier avait intenté une action en réparation de l’humiliation que lui avait occasionnées ces années de procédure. La plainte ne fut pas déclarée recevable mais Fatiha dut tout de même affronter, solidaire de sa confidente, cette ultime épreuve.
La violence faite aux femmes ? «C’est monstrueux, effroyable, intolérable !», dénonce Fatiha. «Mais il y a pire que les coups, précise-t-elle, c’est la peur des coups qui peut causer presque autant de dégâts…». Et d’évoquer le cas de cette femme qui ne pouvait plus se déplacer qu’en s’appuyant sur sa mère, paralysée par la terreur que lui causait son mari, adepte des corrections musclées.
La violence faite aux femmes, c’est également ces jeunes filles que l’on marie à des fils de famille toxicomanes et dont on espère qu’une femme légitime parviendra à les détourner de leur addiction : «De quel droit dispose-t-on ainsi de la vie des gens ? Si vous saviez ce que cela crée comme situations, vous seriez révoltés !»
Toujours d’attaque après sept années d’engagement total et le constat désolé de douloureuses réalités sociales, Fatiha dit paisiblement sa détermination à poursuivre la résistance. Des ambitions ? Elle décline systématiquement toutes les invitations qu’on lui fait de militer dans un parti, elle se contente de rester fidèle à sa nature, à ses valeurs et à ses convictions. Elle rêve, tout simplement, de publier un livre pour dire ce qu’elle a vécu auprès de ces femmes dont la société ne veut pas entendre parler.
Pas découragée devant autant de mentalités à réformer, autant de femmes battues ou harcelées, Fatiha se réjouit, au contraire, de la dynamique engagée : «Je constate que le combat pour la dignité des femmes, engagé il y a des décennies, commence à porter ses fruits. De nouveaux réflexes sont en train de s’installer, notamment depuis l’entrée en vigueur du Code de la famille»
En première ligne du combat contre ces hommes qui se croient légitimes à agir comme ils le font, au nom de lectures fallacieuses de la morale ou de la religion, Fatiha Roummah est extrêmement consciente de l’animosité qu’elle suscite dans certains milieux : «Il faut pourtant faire avec, ce sont les risques du métier…»

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