Deux morts pour un verre de vin

Région de Laâyaïda, aux alentours de Salé. Fatima vient de rentrer du souk. Poussant lentement la porte, elle écarquille les yeux, restant d’abord bouche-bée, avant de pousser un cri aigu et strident. Puis elle s’effondre. Que lui est-il arrivé ? Qu’a-t-elle pu voir de si horrible pour qu’elle se mette dans cet état ? Le corps de son fils, Mohamed, gît au rez-de-chaussée, étendu sur le dos à même le sol, une grande plaie béant au niveau de l’abdomen. Les voisins qui ont entendu les cris se précipitent vers Fatima, tentent de l’aider à se réveiller. Ils lui aspergent le visage d’eau et lui font respirer de l’eau de Cologne. Fatima se réveille et commence à pleurer, à crier, à hurler. Un jeune voisin s’est dépêché pour alerter les éléments de la Gendarmerie Royale. Fatima pleure encore. Elle ignore ce qui s’est passé, ne sachant quoi faire. Elle se tourne vers une voisine, lui demande d’appeler son mari. La femme tente de l’apaiser, de la tranquilliser. « Les gendarmes vont faire leur travail pour alpaguer l’auteur…Et Dieu va te récompenser pour ta patience de la perte de ton fils unique… », lui dit-elle. La femme gravit lentement les marches de l’escalier et appelle : « Abdelkader…Si Abdelkader…Abdelkader… ». Mais personne ne lui répond. La femme est dans le hall du premier étage. Elle reprend ses appels.
Toujours pas de réponse. Elle redescend auprès de Fatima qui pleure encore près du cadavre de son fils : «Personne ne me répond» lui dit-elle. Fatima lui demande de le chercher dans sa chambre. La femme remonte, accède à la chambre et pousse un cri strident. Abdelkader est étendu sur son lit, sans vie, avec une plaie au niveau du crâne. Elle redescend en criant : « Si Abdelkader a été tué !…Il a été tué !… ».
Fatima s’évanouit une fois encore. En une journée, elle a perdu son fils et son mari. Le premier à vingt-trois ans et le second à soixante-treize ans. Elle se retrouve seule, sans autre soutien que celui de Dieu.
Même dans ses cauchemars les plus horribles, elle n’aurait jamais pu imaginer de les perdre en un clin d’oeil dans des circonstances aussi dramatiques que celles-ci. Le coeur d’une mère et épouse a été déchiré, déchiqueté en une seconde.
Les enquêteurs arrivent, effectuent les premiers constats d’usage, entament leurs investigations, collectent les témoignages. « J’ai vu Mohamed en compagnie d’Abdellah qui demeure juste à côté », affirme un témoin aux enquêteurs. Ne perdant pas une seconde, ils se rendent au domicile des voisins. Le chef de la brigade frappe à la porte. Personne ne vient ouvrir. Il continue à frapper. En vain. Il avise le procureur du Roi. Il fait une seconde tentative. Toujours en vain. « Je vais défoncer la porte si vous ne voulez pas ouvrir ! », menace-t-il. Ce qui fut fait. Les enquêteurs entrent, fouillent dans les chambres. Ils arrivent à la plus petite d’entre elles. Le chef jette un regard à l’ intérieur et crie à haute voix : « Lève-toi ». C’est Abdellah qui se terre. Finalement il se lève, se présente devant eux, leur tend les mains pour les menotter. A ce moment, le fourgon mortuaire s’arrête près du domicile des deux victimes.
Des agents en descendent, installent les corps sans vie sur les brancards. Le chauffeur du fourgon démarre à destination de la morgue. Les gendarmes conduisent Abdellah vers l’estafette. Le véhicule ne s’arrête qu’une fois à l’intérieur du local de la Gendarmerie Royale.
Abdellah est emmené dans un bureau. Un gendarme lui enlève les menottes. Il fond en larmes. Un élément de la brigade prend la machine à écrire, y place un procès-verbal vierge et commence à taper : « …je suis chômeur…Je n’ai pas dépassé la 5ème année de l’enseignement fondamental…On se soûlait, moi et Mohamed…Il était mon ami…A un moment donné, il m’a insulté, m’accusant de l’avoir lésé et affirmant que j’avais bu deux verres de vin rouge successifs … Il m’a asséné à coup de poing. J’ai pris mon couteau et un bâton. Il s’est enfui. Je l’ai poursuivi jusque près de son domicile et je lui ai asséné un coup mortel…Alors son père est descendu pour voir ce qui se passait…Il a commencé à m’insulter…Je lui ai aussitôt donné un coup de bâton sur la tête. Il est tombé puis il s’est relevé pour remonter chez lui…Je suis rentré chez moi à ce moment-là…Je n’avais pas l’intention de le tuer…C’était mon ami… ». Abdellah attend, avec regret, son jugement par la chambre criminelle près la Cour d’appel de Rabat. Il n’aurait jamais pu imaginer qu’un jour il pourrait tuer deux personnes à cause d’un verre de vin rouge.

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