Dix ans pour avoir tué son agresseur

La journée était ensoleillée en ce matin de juin 1966. La joie règne dans la maison de la famille J, à Rabat. Un bel enfant vient d’égayer son foyer. Un événement attendu impatiemment depuis l’annonce de la grossesse de la mère. C’est le premier-né : Mohamed. Elle a un grand espoir en lui. L’espoir qu’il décroche un diplôme important, qu’il occupe un poste important dans une grande entreprise ou un établissement public. Ce sont vraiment les rêves de tous les parents, qui souhaitent voir leurs enfants gravir l’échelle de l’avenir.
Au fil des années, quatre frères et soeurs viendront rejoindre Mohamed. La vie devient de plus en plus dure. Mohamed ne s’en rend pas compte. Il est encore enfant, jouant, bavardant et trouvant tout ce qu’il demande à sa disposition. Le plus important pour ses parents est qu’il apprenne, qu’il réussisse dans ses études. Pas plus. Mohamed fait des efforts pour y arriver, encouragé par ses parents. Fin de l’année scolaire 1988. La famille J est très fière. La raison : Mohamed a décroché son bac et s’est inscrit à la faculté. C’est le début d’un nouveau parcours. Ses parents dépensent d’une année à l’autre. Les cartables, l’habillement de ses frères et soeurs, les dépenses quotidiennes avalent le salaire du père.
Mohamed commence à s’intéresser à la situation de ses parents. Il voit tous leurs efforts et leur abnégation pour le bien-être de leurs enfants. «…Je dois absolument te venir en aide, père…», dit Mohamed à son père. Celui-ci est surpris par les paroles de Mohamed. Il ne se rend pas compte que son fils a grandi au point qu’il veut assumer la responsabilité de lui venir en aide. «…Non, mon fils, tu n’as maintenant qu’une seule responsabilité ; poursuivre tes études et moi je me charge de tout et je n’ai besoin de l’aide de personne… », lui répond son père avec une grande fierté. Mohamed continue ses études, décroche sa licence, commence à envoyer des demandes d’emploi à gauche et à droite. Mais en vain, pas de réponses. Il ne peut rester les mains croisées, attendre que ses parents lui donnent quelques sous alors qu’ils en ont besoin. Il décide une fois pour toutes de se débrouiller pour trouver un emploi. Mohamed amasse de gauche et de droite une somme d’argent, achète des produits de vaisselle, réussit, avec son frère, Ahmed, à dénicher un coin aux alentours de la grande Kissaria de Hay Eddahab. Les deux frères commencent le commerce avec courage et dignité, arrivent à s’imposer au souk, à «faire leur place», à avoir une clientèle fidèle. Leurs parents les encouragent et implorent Dieu qu’ils réussissent dans leur vie. Jeudi 25 janvier 2001. C’était le coucher du soleil. Mohamed et son frère Ahmed remballent leurs marchandises, s’apprêtent à quitter les lieux, pour rentrer chez eux. C’est alors qu’un jeune malabar, aux bras pleins de cicatrices, vient les apostropher, un coutelas à la main.
Il semble être sous l’effet de la drogue. Il s’adresse à Mohamed avec un ton menaçant : «…Donne-moi la recette ou je te tue…». Mohamed et Ahmed tremblent de peur, ne sachant quoi faire. La voix du voyou se fait plus menaçante. Il s’avance vers eux et recule. Les badauds s’attroupent. Et d’un geste rapide, le gaillard attrape Ahmed par le cou et continue à menacer Mohamed : «Si tu ne me donnes pas la recette journalière, je vais tuer ton frangin…». La situation devient de plus en plus délicate. Qu’est-ce que Mohamed doit maintenant faire ? Obtempérer et lui verser la somme pour sauver son frère ou bien s’abstenir ? Mais qu’est-ce qu’il doit faire ? Chaque seconde qui passe pèse sur le sort d’Ahmed. Les badauds supplient le gaillard. Mais en vain. Surexcité, Mohamed recule, s’adresse au costaud : «Lâche mon frère, je te promets de te verser la somme que tu veux…». Mais l’agresseur n’entend que les échos de ses menaces. « …Je ne dois pas me laisser faire … », se dit-il Mohamed. Il jette un regard menaçant au costaud. Puis tout à coup, il bondit sur lui comme le ferait tigre sur sa proie. L’attaque est aveugle.
Mohamed attrape le coutelas brandi par l’agresseur, le lui arrache de la main. Et comme un taureau enragé, il lui assène un coup au niveau de la tête. L’agresseur hurle avant de s’effondrer. Mohamed tente de lui donner d’autres coups de coutelas. Les badauds interviennent, le maintiennent, le calment. Mais c’est trop tard. L’agresseur est mort. Et les rêves de Mohamed sont également morts avec le verdict de la chambre criminelle près la cour d’appel de Rabat : 10 ans de réclusion criminelle.

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