Écroués à cause d’une erreur judiciaire

C’était un jour de la deuxième semaine de mars 2001. Bien que ni Mohamed ni Abdelhadi ne se souviennent exactement du jour ni de la date précise de leur histoire, ils rappellent ses faits comme s’ils remontaient à hier.
Sakhi Mohamed était encore dans son lit quand des éléments de la police viennent l’arrêter. Avant lui, Abdelhadi Krebel a été alpagué, vers 22h, au seuil du domicile de sa soeur, au moment où il retournait de son boulot. Sans antécédents judiciaires, le premier a 27 ans et le second en a 35. Ils demeurent tous les deux au douar Boueh, quartier Aïn Sebaâ, à Casablanca. Ils ne se connaissaient pas. Les policiers les ont accusés d’avoir attaqué, en compagnie de deux autres complices, un ressortissant français, son amante marocaine et le chauffeur de leur voiture près du l’hypermarché Makro. On leur reprochait d’avoir malmené ces victimes avant de les conduire vers un lieu désert, les dénuder et leur subtiliser leur argent avant de prendre la poudre d’escampette. «La police m’a dit que c’est Réda qui nous a vus lors de l’agression…», affirme Abdelhadi. Réda est un vagabond qui s’adonne à l’inhalation de la colle à dissolution. Deux jours plus tard, la police a mis la main sur Réda, le seul témoin à charge. Il sera condamné par la Chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca à 3 ans de prison ferme pour vol qualifié. «J’ai subi une torture inconcevable…les enquêteurs me disaient d’avouer et de dénoncer mes complices…et je leur demandais le motif de mon arrestation…», relate Sakhi. «Les enquêteurs ne me laissaient pas dormir afin que j’avoue…Mais je ne savais pas de quoi parlent-ils…», assure Abdelhadi.
Les trois victimes ont déclaré aux enquêteurs que leurs assaillants étaient barbus et de fortes corpulences, contrairement à Abdelhadi et Mohamed qui sont de taille moyenne. Chacun d’eux a été conduit devant le parquet général près la Cour d’appel de Casablanca avec des charges lourdes : constitution d’une association de malfaiteurs, enlèvement, séquestration, coups et blessures et vol qualifié. Ils n’ont pas cru leurs oreilles. Ils risquent des peines allant jusqu’à vingt ans de réclusion criminelle.
«J’ai fait la connaissance d’Abdelhadi à Oukacha quand il a été présenté à moi par un voisin du quartier qui purgeait une peine d’emprisonnement…», affirme Mohamed. Chacun d’eux croyait que l’autre l’a mouillé gratuitement dans un crime. Mais lorsqu’ils se sont rencontrés, ils se sont convaincus réciproquement de leur innocence. «Nous avons entendu d’autres histoires semblables à la nôtre et nous avons patienté en implorant Dieu pour nous sauver…», précise Abdelhadi. Dix jours plus tard, leur dossier a été ouvert par la Cour d’appel pour être examiné. «Nous fûmes surpris par les victimes de l’agression qui nous accusent…Ils ont changé leur témoignage…Nous ne savions pas pourquoi…», explique Mohamed. «…Le président de la Cour se contentait de nous accuser de menteurs…et le représentant du ministère public a requis la peine maximale en nous qualifiant de brigands qui portent atteinte au tourisme marocain…», ajoute Abdelhadi.
Jeudi 5 avril 2001. La Cour les a jugés coupables et les a condamnés à six ans de réclusion criminelle chacun. Ils ont été conduits, ce jour, vers la prison d’Oukacha avec les larmes aux yeux. Ils ont été mis tous les deux à la cellule n°16 située au 4ème étage, pavillon 3. Ils étaient ensemble durant dix mois. «C’était la veille de la nuit sacrée du Ramadan (coïncidant avec le 12 décembre 2001) que nous étions séparés car Abdelhadi a été conduit au quartier des étudiants à la prison…», explique Sakhi. En avril 2002, ce dernier a été transféré à la prison agricole, Al Âder, à El Jadida. Il y a passé cinq mois et 20 jours. En septembre 2002, il a été reconduit à la prison Oukacha où il a rencontré de nouveau Abdelhadi. Ce dernier tentait d’oublier son calvaire en se concentrant sur ses études.
«Nous avons appris que les vrais auteurs de l’agression ont été mis hors d’état de nuire et que notre innocence a été confirmée…Mais nous n’avons pas pu le croire car tout devient pour nous des suppositions…et la réalité c’est que nous purgeons injustement une peine de réclusion criminelle…», affirme Sakhi. Entre temps, la Cour de Cassation a jugé que le jugement rendu contre Mohamed et Abdelhadi est entaché d’irrégularités et qu’il devait être réexaminé par une deuxième Cour de la même Chambre criminelle. «Ce nouveau jugement était un espoir pour nous deux…», explique Abdelhadi.
A chaque visite de leurs familles, ils continuaient à apprendre des nouvelles de leur affaire. «Mon père, qui a souffert avec ma mère, m’a expliqué que la police a découvert les papiers et les plaques minéralogiques de la voiture à bord de laquelle il y avait le ressortissant français, son amante et le chauffeur chez Youssef Fikri et Lakrimi de la Salafiya Al Jihadia», précise Sakhi.
Ce qui conforte leur innocence qu’ils n’ont cessé de clamer depuis leur arrestation. Mais la police et la justice les a jugés coupables sans le moindre doute. Pourquoi ? «Je ne sais pas pourquoi, j’ai rencontré à la prison, Mohamed Damir, de la Salafiya Al Jihadiya, et il m’a expliqué que son “frère“, Youssef Fikri, lui avait confirmé avoir attaqué un automobiliste et ses compagnons, près de Makro…», affirme Abdelhadi.
Mohamed Sakhi et Abdelhadi Krebel se sont convaincus, après des mois, qu’ils sont victimes de l’erreur judiciaire. Leurs avocats ont présenté des requêtes pour obtenir la liberté provisoire. Mais la Cour a refusé d’obtempérer. Pourquoi ? Personne n’a su la justification. Lundi 27 janvier 2003, Youssef Fikri et ses complices ont comparu devant le juge d’instruction.
L’après-midi du même jour, l’administration de la prison a reçu des instructions pour demander à Mohamed et Abdelhadi de rédiger une requête pour demander la liberté provisoire. Ce sont des rebondissements dont ils souviennent en détail. La Chambre correctionnelle près la Cour d’appel de Casablanca a examiné, le lendemain 28 février, leur requête et a décidé de les faire bénéficier de la liberté provisoire.
Ils étaient tous les deux en pleine joie. Les yeux de leurs familles fondirent en larmes. C’est un moment inoubliable pour eux. Vers minuit, le mercredi 29 janvier, la prison Oukacha a ouvert ses portes pour que Mohamed Sakhi et Abdelhadi Krebel sortent à pas lents, les larmes aux yeux. Leur dossier n’est pas encore clos puisque la Cour n’a pas encore rendu son verdict final et la prochaine audience aura lieu le 26 mars prochain.

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