Enquête : Qui se cache derrière Hicham ?

Dans sa cellule de la prison civile de Tanger, le prisonnier est visiblement très excité. Il ne cesse de s’agiter comme s’il allait recouvrer la liberté d’un moment à un autre.
Condamné récemment en première instance à une peine de prison de 3 ans ferme pour tentative de corruption de gendarmes, Hicham Mehdi Al Andaloussi n’est pas un quidam inconnu, un vulgaire voleur de mobylettes. Bien au contraire.
Le personnage est célèbre. Voilà longtemps qu’il s’est taillé dans la ville du Détroit une réputation de gros bonnet du trafic et non des moindres. Connu sous le nom de Hicham Al Garro (cigarette), il était devenu presque une légende dans l’imagerie locale.
L’inculpé, âgé aujourd’hui de 28 ans, s’est spécialisé alors qu’il était encore gamin dans la vente de cigarettes de contrebande. À l’âge de 12 ans, il s’introduisait par effraction au port de Tanger pour se débrouiller des cartouches de cigarettes blondes en provenance d’Espagne qu’il revendait ensuite au détail dans les rues de la ville. Le paquet se négocie à 10 Dhs à peine, soit trois fois moins cher que dans le commerce légal. Du tabac périmé doublement nocif que le monde développé déverse, par les chemins tortueux de la contrebande, dans des pays-dépotoirs. C’est ce qui justifie la modicité de son prix.
Le contrebandier n’en a cure du moment que cela rapporte beaucoup et que les clients, ne pouvant se permettre le luxe des Marlboro légales, fument volontiers ce tabac frelaté.
Le petit trafiquant, qui a abandonné très tôt les bancs de l’école, ne tardera pas à devenir grand. Issu d’une famille pauvre, orphelin du père, il décidera de travailler pour son propre compte. Le trafic se fait loin des regards indiscrets. Nuitamment, Hicham et ses acolytes se rendent au port et repartent chargés après avoir vidé des containers de Marlboro et de Winston. Ce sont des convois de plusieurs voitures 4X4 et de camionnettes qui démarrent ensuite en trombe en sillonnant à toute vitesse les ruelles de l’ancienne médina. C’est ici, chez lui, dans le quartier Dar Al Baroud surplombant le port, que les cigarettes sont stockées, en attendant d’être écoulées à Tanger, mais aussi dans les grandes villes du Royaume comme Casablanca et Marrakech… Tous les habitants du coin, grands et petits, travaillent avec lui, pour lui, lui prêtant leurs maisons pour cacher la marchandise. Moyennant finance bien sûr. Les jeunes sont rétribués à leur tour en servant de porteurs. L’entreprise Hicham fonctionne à merveille. L’argent facile coule à flots. Tout le monde est content. Le roi de la contrebande de la cigarette roule sur des milliards.
On imagine aisément les tentations que doit représenter pour des fonctionnaires sous-payés la manne de ce trafic à grande échelle. Car Hicham ne sera jamais inquiété. Jusqu’à 1993. Arrêté, il sera condamné à 3 ans de prison ferme dont il purge 2 ans à peine. Le voilà de nouveau libre de ses mouvements, prêt à reprendre les manettes de son business juteux. À sa sortie de prison, Hicham, qui ne manque pas d’audace, change de stratégie et de secteur. Soupçonnant avoir été trahi par des hommes à lui, il se résout à tourner le dos à Tanger et Dar Al Baroud. C’est ainsi qu’il “délocalise“ ses activités de gros bonnet à Larache et à Moulay Bouselham. Il y a un an et demi, la douane a intercepté 4 camions bourrés de cigarettes entre Khmis Sahel et Larache. Une deuxième cargaison sera saisie plus tard à Gueznaïa, à 12 Km de Tanger. Arrêtés puis interrogés, deux convoyeurs et un chauffeur, tout en disant ignorer l’identité de leur “employeur“, donneront des indications sur le mode opératoire.
Hicham Al Andaloussi a choisi une falaise entre Arbaoua et Al Awamra pour s’adonner à son trafic. Un lieu bien situé selon les enquêteurs. Des bateaux garnis de cartouches de cigarettes, en provenance d’Europe et certainement d’ailleurs stationnent le soir venu au large de Larache, le temps que des barques transbordent la marchandise. Celle-ci est ensuite chargée dans des camions qui la convoient vers des lieux sûrs.
Hicham Al Andaloussi fera l’objet d’un avis de recherche lancé, le 16 janvier 2002, par la gendarmerie royale. Informé qu’il est dans le collimateur des autorités, le trafiquant s’empresse de se planquer. Introuvable, il n’est ni dans on domicile habituel à rue Zaïtouna, ni à son palais de nabab sur la route de Rabat, qui a coûté, selon certaines sources, la bagatelle de quelque 20 millions de Dhs.
Le temps de la bienveillance semble bel et bien terminé pour le jeune baron de Tanger. Règlement de comptes entre bandes rivales ou volonté de le punir parce qu’il se croyait fort ? En tout cas, Hicham, que l’on dit lié à des milieux mafieux en Espagne et en Italie, ne tardera pas à tomber. Fin de la cavale le 14 février 2002.
C’était à l’occasion d’un barrage de routine à Dar Chaoui sur la route de Tétouan. Hicham Al Andaloussi, marié récemment, était au volant de sa Golf dernier cri avec sa femme et son bébé. Conduit au poste de la gendarmerie, il appelle son beau-frère, un bijoutier, et lui demande de lui ramener illico presto la somme de 400.000 Dhs. L’argent en liquide arrive rapidement. Mais Hicham, qui croit toujours pouvoir acheter sa liberté, se trompe. Avec les gendarmes, la corruption n’a pas marché. Garde-à-vue. Interrogatoire. L’accusé s’obstine à nier. “ Cela fait longtemps que j’ai abandonné la contrebande de cigarettes“, dit-il.
D’après les réponses du suspect qui sera condamné seulement pour tentative de corruption et non pas pour trafic (!), il apparaît que l’intéressé refuse de coopérer. Comment explique-t-il sa tentative de soudoyer ceux qui l’ont capturé ? “ Cette somme d’argent, je l’ai réclamé à mon beau-frère pour acheter une voiture“. Sur la facilité déconcertante qu’il a à se procurer le fric, il s’est contenté de répliquer qu’il a l’habitude de “dépenser sans compter“. Déroutant. Taillé en athlète, bigleux de l’oeil gauche, Hicham Al Andaloussi a l’air d’un bougre. Un type quelconque. Peut-être malin, mais pas intelligent pour un sou selon les enquêteurs. Apparemment, il n’a pas l’étoffe des grands contrebandiers. Comment dans ce cas a-t-il pu diriger pendant des années un empire comme celui de la cigarette ? Ici, à Tanger, tout le monde chuchote que Hicham Al Andaloussi, longtemps protégé par l’on ne sait quelle baraka, n’est que la façade derrière laquelle se cachent les vrais cerveaux qui tirent les ficelles ?
Youssef, le complice de Hicham, son bras droit et son confident décrit par contre comme un homme entreprenant, est recherché activement.
Hicham Mehdi Al Andaloussi doit être immensément riche. Mais bien malin celui qui peut chiffrer sa fortune. Car l’intéressé ne possède pas, semble-t-il, de comptes bancaires au Maroc en son nom, ni de biens identifiés comme lui appartenant. La règle élémentaire du trafic n’est-elle pas de brouiller les pistes et de ne laisser de traces nulle part?
Hicham Al Andaloussi, qui a fait appel du jugement prononcé à son encontre, s’en est tiré finalement à bon compte avec une peine juste de 3 ans. Cependant, il espère comme la fois précédente écourter son séjour derrière les barreaux. Les voies du trafic dans la ville du Détroit son insondables. Tanger ne rime-t-elle pas avec danger ?

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