Entretien avec le père Daniel Nourissat, vicaire général : «On ne s’est jamais senti en insécurité au Maroc»

Entretien avec le père Daniel Nourissat, vicaire général : «On ne s’est jamais senti en insécurité au Maroc»

Messe du dimanche, baptêmes, mariages, concerts philharmoniques… l’Eglise Notre-Dame-de-Lourdes abrite plusieurs événements. Le père Daniel Nourrissat est à l’écoute des chrétiens qui affluent chaque dimanche à l’église. Il nous livre sa vérité.

ALM : Les chrétiens au Maroc exercent très discrètement leur religion. Est-ce que c’est propre à la chrétienté ou craignent-ils d’être une cible avec les temps qui courent ?

Père Daniel Nourissat : Pour vous dire la vérité, on ne s’est jamais senti en insécurité au Maroc, même après les attentats de 2003 à Casablanca. Nous qui avons décidé de ne pas sonner les cloches à partir de 56, de la même manière que les muezzins ne font pas l’appel à la prière en France. On a décidé de ne pas sonner les cloches pour que le pays vive au rythme de sa religion et donc pas au rythme de la nôtre. Les cloches sont là. Le jour où quelqu’un décidera de les faire résonner, pourquoi pas, mais il ne faut pas s’imposer. La communauté chrétienne au Maroc respecte ce pays. Si on retourne à l’histoire, le Maréchal Lyautey avait déclaré que nous ne sommes pas ici pour faire français les Marocains, nous ne sommes pas ici pour faire chrétiens les Marocains. Et donc les relations entre la communauté chrétienne et la communauté locale, musulmane et juive ont toujours été marquées par le respect mutuel.

Sans chercher à empiéter sur le terrain de l’autre. Il y a des Marocains musulmans qui viennent prier la Vierge Marie. On ne va pas les empêcher de venir. Pour autant on ne les récupère pas. Le Maroc est un pays de saints, c’est l’originalité de ce pays. Ça fait des proximités. Les étrangers qui arrivent parfois se méfient et se disent qu’il va falloir faire attention. Mais ceux qu’on appelle «les anciens du Maroc» savent que tout se passe bien ici. Les étudiants subsahariens viennent avec l’idée qu’il n’y a pas de chrétiens au Maroc. Ils arrivent avec la ferme intention de prier dans leur lit sous leur couverture mais ils se rendent compte que les Marocains aiment que les croyants soient plus croyants. Maintenant les Marocains qui fréquentent ce lieu sont surtout des bénéficiaires du Ramed et qui demandent à la Caritas, à savoir le service social de l’église, de les aider à payer leurs traitements médicaux et donc on les soutient à part égale. Ça leur permet de se soigner.

Vous êtes à l’écoute des chrétiens au Maroc, quels sont leurs principaux soucis ?

Quand ils arrivent, ils se posent la question de savoir s’ils peuvent prier au Maroc. Puis très vite ils découvrent qu’on a une pleine liberté de culte dans le respect du pays qui nous accueille. Ensuite c’est différent selon les groupes ethniques si je puis dire. Pour les Européens c’est banal de dire qu’on est individualiste,  ils arrivent donc au Maroc et font l’expérience d’appartenir à une communauté. Ils retrouvent le sens de la communauté et c’est assez marquant dans leur parcours. Et puis en même temps ils découvrent que leurs collaborateurs marocains musulmans s’attendent déjà qu’ils soient croyants, y compris dans la vie professionnelle. Les Marocains parlent de Dieu facilement. Dans la société française par exemple, c’est difficile de parler de Dieu. Cela relève du domaine de la vie privée et puis surtout beaucoup d’entre eux en repartant me disent : Je repartirais plus priant qu’arrivé.

Au fond, pas mal de gens font l’expérience que leur foi se renforce grâce à leur vie au Maroc. C’est intéressant parce qu’au Maroc on dit tout le temps «inchallah» et nous, nous disons dans notre prière que nous a enseignée Jésus : «Que ta volonté soit faite». C’est dire que du côté des Occidentaux, je dirais que beaucoup retrouvent ici un sens de la prière, de la foi de la religion, une religion qui fait partie de toute la vie et pas simplement une religion du dimanche. Du côté des jeunes étudiants ils viennent très souvent à la base de communautés très soudées où on veille beaucoup les uns sur les autres. Donc ils font l’expérience de la liberté. Mais pour beaucoup d’entre eux c’est  l’occasion d’avoir une foi plus personnelle.   

Qu’en est-il des Marocains qui se convertissent au christianisme ?

Je n’en connais à peu près pas. Je crois d’abord qu’ils restent beaucoup entre eux et ils ne nous fréquentent pas. De toute façon, nous n’avons pas le droit de les baptiser. Si vous vous rappelez c’était le grand débat de la Constitution, à savoir la liberté de conscience. Il y a des Marocains curieux qui viennent voir comment on prie, il y a aussi des Marocains qui viennent dans les enterrements de leurs amis fidèles ou voisins chrétiens par exemple. Pour ce qui est des citoyens qui se convertissent, je crois qu’ils vont vers d’autres églises un peu souterraines protestantes que vers nous. Parce qu’ils savent aussi que nous sommes accueillis au Maroc à condition de ne pas les intégrer dans notre communauté. Par ailleurs, il y a quelques Marocains qui ont été baptisés à l’étranger, en France ou aux Etats-Unis qui viennent parfois. Mais c’est vraiment une infime minorité. Nettement moins nombreuse qu’en Algérie ou en Tunisie par exemple.

Quelle est la particularité de l’exercice du christianisme au Maroc par rapport à d’autres pays, notamment des pays d’Afrique du Nord ?

En Afrique du Nord on est sur la même ligne, la communauté est plus petite en Algérie parce qu’il n’y a plus d’anciens… alors qu’ici il y a encore un bon nombre d’anciens du Maroc. Rien que dernièrement j’ai célébré le mariage d’un couple dont la famille était présente depuis 100 ans au Maroc. Certaines familles sont présentes au pays depuis cinq générations. On est un petit peu plus nombreux au Maroc et en Tunisie qu’en Algérie. Ce qui nous marque ici c’est la multiculturalité mais aussi la jeunesse des pratiquants. L’église au Maroc est plus catholique qu’ailleurs, catholique ça veut dire universelle. Je sais quand je prie à Notre-Dame que j’ai au moins 50 nationalité différentes.

Y a-t-il  des activités communes entre les trois religions : Judaïsme, Christianisme et Islam ?

Honnêtement pas beaucoup parce qu’à la base nous sommes ultra-minoritaires. On dit que nous sommes 30.000 chrétiens au Maroc mais il y a plus de 37 millions d’habitants. Dans les 30.000 chrétiens au Maroc tous ne sont pas actifs. Nous ne sommes pas citoyens du pays, ça modère les choses un peu. On est respectés par les pouvoirs publics et les Marocains. On est une communauté chrétienne dont les gens restent en moyenne 4 ans. C’est-à-dire que tous les 4 ans, la communauté change. Du coup on se rappelle que le père des croyants c’est Ibrahim, Abraham, qui a toujours marché et qui a toujours changé de pays. Donc pour beaucoup de jeunes, le passage au Maroc va rester marquant. Quand vous savez que vous venez pour trois ou quatre ans, vous vivez une étape forte dans votre foi. Le christianisme est la seule religion qui ne s’acquiert pas par la naissance, c’est une démarche volontaire qui prend forme avec le baptême et donc nous n’avons pas mal de baptêmes d’adultes.

Si vous aviez un message à adresser aux pouvoirs publics et aux Marocains, que leur diriez vous?

Le premier message c’est d’abord de les remercier parce qu’on est bien accueillis. On est protégés et respectés. Le mot toléré est un peu péjoratif, moi personnellement je me sens plus respecté que toléré et ça c’est bien. Autre point, j’ai envie de dire à tous : n’ayez pas peur de nous. Les différences sont fécondes et comme disait l’ancien évêque d’Oran , «pour grandir dans ma vérité j’ai besoin de la vérité de l’autre» et ça je crois que c’est important.

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