Entretien avec le SG sortant de l’AMDH

Entretien avec le SG sortant de l’AMDH

ALM : Quelle est la réaction de l’AMDH par rapport aux événements tragiques que vient de vivre Casablanca ?
Abdelhamid Amine : La première réaction au sein de l’AMDH a été la condamnation sans appel des actes terroristes qui visent en fin de compte, et avant tout, la civilisation humaine. Nous avons condamné ceux d’Atlas Asni en 1994, ceux du 11 septembre, ceux du 16 mai à Casablanca, ceux du 11 mars à Madrid et ceux du 11 mars, du 10 et du 14 avril à Casablanca. Nous éprouvons de la sympathie pour les victimes directes et leurs familles. Nous appelons à un devoir de réflexion aux causes réelles et de l’apparition et de la persistance du terrorisme dans notre pays et les causes profondes de l’apparition et l’élargissement de l’intégrisme qui est un terreau du terrorisme islamiste.

Quelle lecture faites-vous de ces événements depuis le retour du terrorisme sur la scène nationale le 11 mars dernier ?
Ce qui s’est passé les 10 et 14 avril montre, bien sûr, que le terrorisme révélé par les événements du 16 mai n’était pas fortuit ni lié à des causes superficielles et conjoncturelles. Mais que le terrorisme fait partie maintenant de notre vie sociétale. C’est une manifestation du désespoir et de la haine extrême vis-à-vis de la situation actuelle et qui va jusqu’aux opérations terroristes suicidaires. Il faudra donc s’attaquer aux causes du terrorisme et ne plus se satisfaire du travail sécuritaire sans perspective sur le plan social. Ce travail sécuritaire a d’ailleurs montré ses limites et a même participé, je pense, au renforcement du terrorisme. Je pense, dans ce sens, aux rafles de l’après 16 mai et à l’arrestation de milliers de personnes. Ces arrestations ne sont pas restées sans conséquences sur les sentiments de ces personnes qui ont ressenti l’injustice et qui, au lieu de s’éloigner de l’intégrisme, s’en sont davantage rapprochées.

On décèle une certaine "ambivalence" dans le discours de l’association. Elle condamne le terrorisme sans pour autant cesser de soutenir les intégristes. Quelle est la position exacte de l’AMDH face à l’intégrisme ?
Il n’y a pas d’ambivalence dans les positions de l’AMDH et je suis scandalisé qu’on puisse parler de soutien de l’AMDH aux intégristes.
La position de l’AMDH est la suivante : nous sommes une organisation qui défend les droits de l’Homme dans leur acceptation universelle et nous sommes des démocrates. À ce titre, nous sommes pour la liberté des croyances, pour la séparation du religieux et du politique et, bien sûr, pour une séparation de l’Etat et de la religion. Beaucoup d’entre nous à l’AMDH, dont moi-même, n’hésitons pas à nous proclamer laïcs. Notre projet sociétal est un projet de démocratie globale, politique, économique, sociale et culturelle où peuvent être respectés tous les droits de l’Homme, pour toutes et pour tous. Notre projet sociétal est à l’antipode de l’Etat islamique rêvé par les intégristes de tous bords, y compris parmi eux ceux qui vont jusqu’au terrorisme. Mais, en même temps, nous sommes pour le respect des droits de l’Homme de tous les êtres humains, y compris pour celui qui n’a pas les mêmes positions que nous et y compris encore l’être humain qui commet des crimes. Et pour être plus précis, à l’AMDH, nous ne soutenons pas l’intégrisme, mais nous soutenons les droits humains des intégristes et là est la différence. C’est là où nous divergeons d’ailleurs avec ce qu’il est convenu d’appeler les «éradicateurs».

Quelles seraient les voies à explorer pour endiguer la menace terroriste sans pour autant porter atteinte aux droits de l’Homme ?
Il faut connaître les causes politiques, économiques, sociales et idéologiques du terrorisme. Et là, je m’arrêterais sur cette dernière donnée. Lorsque dans un milieu déterminé ou une société où l’on cultive l’apologie de l’Islam et le dénigrement systématique des autres religions, que ce soit au niveau des mosquées, de l’éducation nationale ou des médias, quand on cultive le «takfirisme», on récolte le terrorisme. Et surtout si l’on ajoute à ces causes économiques, politiques et sociales, les accointances avec l’impérialisme américain et avec le sionisme perçu par les peuples de la région et par notre peuple comme le pire des ennemis.
Pour les voies à explorer, c’est d’abord la démocratie, l’Etat de droit et la société de citoyenneté avec l’intégralité des droits de l’Homme, une position claire vis-à-vis des politiques impérialistes de conquête, d’oppression et d’occupation. Les voies à explorer, c’est le respect des droits de l’Homme, tous les droits de l’Homme. C’est ainsi que l’on pourra redonner espoir aux jeunes gens pour qu’ils restent, d’abord, dans le pays et pour qu’ils reprennent goût à la vie par les études, le travail et la vie dans la dignité.

Quelles seront les grandes questions qui seront abordées lors du prochain congrès national de l’AMDH ?
Nous parlerons de tout, de l’édification de l’Etat de droit et de la nécessaire adoption d’une Constitution démocratique. Et comme introduction à cet Etat de droit, nous débattrons du dossier des violations graves liées à la répression politique qui est restée d’actualité après la fin des travaux de l’IER, du dossier des violations graves liées à la dilapidation des biens publics. Nous parlerons de la peine de mort et de l’adhésion du Maroc à la Cour pénale internationale (CPI), des libertés publiques que sont la liberté d’expression et de presse ou le droit à l’organisation, le droit à la manifestation.
Nous aborderons l’énorme problème de la justice. Nous évoquerons le travail ciblant les jeunes parce que l’AMDH a fait une grande percée dans le domaine par le biais des clubs des droits de l’Homme notamment. Nous parlerons de la place de la femme dans notre association parce que l’AMDH a fait une petite révolution dans ce domaine, qui est l’adoption du mot d’ordre du tiers dans la perspective de la parité. Lors du congrès du 22 avril, nous aurons 38 % de femmes (150 femmes sur 413 congressistes) et il est prévu qu’il y ait au moins un tiers de femmes dans tous les organismes de l’AMDH. Nous débattrons également des droits économiques, sociaux et culturels, de la question amazighe, de l’émigration subsaharienne. Nous allons insister sur le doit des travailleurs et le droit du travail dans la mesure où nous avons constaté que le droit du travail est de plus en plus violé dans la pratique et là, nous avons déjà lancé une initiative pour organiser une semaine d’action pour la défense du droit du travail et des travailleurs du 24 avril au 1er mai.

Quels seront les enjeux de ce congrès ?
Il n’y a pas d’enjeux particuliers puisqu’au niveau de l’AMDH, nous sommes d’accord sur la pratique et sur les droits de l’Homme. Il y aura, bien sûr, une concurrence légitime et loyale pour se positionner au niveau des organismes.
Mais à l’AMDH et jusqu’à présent, on s’est concurrencé d’une manière civilisée et tout en veillant à la continuité de l’ONG et à son unité qui est une composante essentielle de son capital.

Quelle lecture faites-vous de la situation actuelle des droits de l’Homme au Maroc, surtout avec la ratification de plusieurs conventions et traités internationaux ?
Le Maroc n’a pas ratifié toutes les conventions importantes. Parmi ces conventions, je citerais le premier protocole additif au Pacte international sur les droits civiques et politiques et qui stipule l’abolition de la peine de mort. Je citerai, également, la convention de Rome sur l’adhésion à la Cour pénale internationale. Je citerais, de même, la convention de l’organisation internationale du travail numéro 87 sur la liberté syndicale. En outre, il y a encore des réserves sur un certain nombre de conventions déjà ratifiées par le Maroc, c’est le cas de la convention contre toutes les formes de ségrégation à l’égard des femmes, de la convention concernant le droit des enfants. Par ailleurs et de surcroît, une fois ces conventions ratifiées, il faut les intégrer dans la législation en vigueur et, bien sûr, après tout cela, il faut respecter cette législation. Ce qui n’est pas toujours le cas. L’on signalera dans ce sens, l’expérience du code du travail qui est bafoué par une majorité écrasante des entreprises, chiffres du ministère de l’Emploi à l’appui. Ainsi, seuls 15 % des entreprises respectent le code du travail entré en vigueur depuis trois ans, le 8 juin 2004.

Vous êtes partenaire dans le programme de la promotion de la culture des droits de l’Homme au Maroc. Quelles sont les chances d’aboutissement d’une telle initiative ?
Oui, nous avons participé activement à l’élaboration de la plate-forme citoyenne et à la promotion de la culture des droits de l’Homme. Deux années auparavant, nous avons signé un accord de partenariat avec le ministère de l’Education nationale pour la propagation de la culture des droits de l’Homme au niveau des établissements scolaires. Tout cela parce qu’à l’AMDH, nous sommes conscients du fait que la promotion de la culture des droits de l’Homme est fondamentale pour notre pays.

Votre association a été aux premiers postes lors des manifestations contre la vie chère. Quelle évaluation faites-vous, actuellement, de la situation ?
Effectivement, au niveau de l’AMDH, nous avons lancé l’idée de la semaine d’action contre la vie chère et pour la vie dans la dignité du 2 au 8 octobre 2006. Cette semaine d’action a permis par la suite de créer des coordinations ayant le même objectif dans plus de 70 régions et le mouvement continue même s’il a besoin d’un nouveau souffle et de nouvelles perspectives pour pouvoir être élargi pour concerner non seulement la lutte contre la vie chère, mais aussi la défense des droits économiques, sociaux et culturels. L’on nous a reproché de nous intéresser à la vie chère sous prétexte que la question relève des syndicats. Nous avons répondu que l’AMDH est une organisation de défense de tous les droits de l’Homme et son rôle est de s’occuper non seulement des droits politiques et civiques mais aussi des droits économiques, sociaux et culturels. D’où l’intérêt du combat contre la vie chère et d’où aussi la semaine nationale d’action que nous lancerons du 24 avril au 1er mai pour le soutien du droit du travail et des droits des travailleurs.

Al Adl Wal Ihssane a créé une sorte de division entre les militants des coordinations en essayant de détourner à son profit la marche de Casablanca. Qu’en pensez-vous ?
Nous avons à l’AMDH une divergence de fond avec Adl Wal Ihssane, puisqu’il s’agit d’un mouvement intégriste. Même les membres de ce parti, puisqu’il s’agit bien d’un parti mais qu’il faudra légaliser, sont des citoyens comme les autres. Ils ont aussi le droit de manifester contre la vie chère. Et ce bien qu’il faille les critiquer et nous les critiquons chaque fois qu’ils essaient de détourner un mouvement ou une manifestation de ses objectifs réels.

Pour le militant de gauche que vous êtes, quelle appréciation faites-vous de la décision du PADS de participer aux prochaines élections ? Quelles sont, d’après-vous, les chances de la gauche non gouvernementale en général ?
C’est une question qui ne relève pas de ma compétence en tant que président de l’AMDH. Mais, je dirais tout de même que c’est leur droit de participer aux élections. Après tout, participer aux élections est un droit naturel dans tous les pays démocratiques, mais il y a un débat qui a sa légitimité sur l’utilité de la participation aux élections dans un pays où l’on n’a pas encore de Constitution démocratique et où l’essentiel du pouvoir est entre les mains de l’institution monarchique. Un pays où, par conséquent, le changement de majorité parlementaire ou de gouvernement n’a pas un impact essentiel sur le devenir politique, économique et social du pays.


 

Abdelhamdi Amine, le parcours d’un militant

Abdelhamid Amine est né en 1944, à Fès où il a fait ses études primaires et secondaires.
Après un Bac en sciences mathématiques, il est parti en France en 1965. Entre 1965 et 1970, il a fait des études agronomiques à l’Institut national d’agronomie de Paris.
Un cursus entrecoupé par une année de service militaire.
En 1970, il intègre l’Office régional de mise en valeur agricole du Gharb (ORMVAG).
En 1972, il a été arrêté. Après sa sortie de prison en 1984, il réintègre le ministère de l’Agriculture jusqu’en 2004, année où il a pris sa retraite. Abdelhamid Amine est actuellement président sortant de l’AMDH, président d’honneur de la Fédération nationale du secteur agricole (UMT), secrétaire général de l’Union des fonctionnaires (UMT), secrétaire général du nouveau Syndicat national des fonctionnaires retraités.

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