Évènement : Chbaâtou s’en «fish»

Abderrahmane Youssoufi ne pensait pas si mal faire en proposant Saïd Chbaâtou, qui était responsable des Eaux et Forêts, comme ministre de la Pêche à l’occasion du remaniement ministériel de septembre 2000. Cette confidence d’un proche du chef du gouvernement traduit les sentiments de ce dernier à l’encontre de celui qu’il croyait capable de gérer convenablement le département de la pêche dans le cadre des orientations de l’État. Attente contrariée.
La déception aujourd’hui est telle que l’on est arrivé à regretter de ne pas avoir maintenu le FFD Thami Khiyari à la tête de ce ministère et de l’avoir obligé à prendre “le ministère de la Santé ou rien“. “ Dommage que le gouvernement soit en fin de parcours. Sinon, M. Youssoufi aurait remanié de nouveau son équipe“, explique un ministre sous le couvert de l’anonymat.
Des erreurs de casting, il y en a dans ce gouvernement. Mais pour que la majorité ne vole pas en éclats, M. Youssoufi était obligé de jouer la solidarité gouvernementale jusqu’au bout.
Dès prise de ses nouvelles fonctions après avoir été ministre des Eaux et Forêts, Saïd Chbaâtou a réussi plusieurs exploits. D’abord celui de réunir contre son nom le consensus de larges catégories de la profession. Jamais les rapports entre le ministre de tutelle et les professionnels n’auront été aussi exécrables. Ces derniers reprochent à M. Chbaâtou de pratiquer la duplicité et de prendre des libertés avec les chiffres.
C’est connu, les chiffres sont comme les jupes, ils cachent l’essentiel. “En matière de pêche, ils servent pour M. Chbaâtou à noyer le poisson pour masquer ses erreurs et ses turpitudes“, explique un armateur. Il ajoute : “ Il a tout tenté pour accréditer l’idée fausse selon laquelle la baisse du tonnage dans la hauturière s’est traduite par une hausse des recettes“.
Cette tension aura atteint son point d’orgue avec la grève des marins qui a paralysé les ports d’Agadir et de Tan-Tan . Une cessation de travail dont le ministre est en grande partie responsable en raison de son plan d’aménagement de la pêcherie poulinière puisque “la durée de travail des marins est passée de 8 à 5 mois“ (dixit Cahbâtou).
Dans une interview accordée à ALM (n° 172), M. Chbaâtou a expliqué que… “le plan d’aménagement qui a crée cette injustice étant le fait de l’État, il fallait soit retirer la première intervention, soit intervenir une deuxième fois pour la corriger“.
Il convient de noter que ce n’est pas l’État qui a mis en place ce plan. C’est une oeuvre du ministre lui-même. Dès lors que ce programme s’est avéré être un ratage, l’intéressé s’est gardé d’en assumer la paternité en se cachant derrière un concept plus large (formé de plusieurs appareils). Il aurait été plus décent de se défausser au moins sur le gouvernement. Et que dire de la gestion du dossier de la pêche à l’international ?
Un désastre. N’était-il pas possible que les négociations avec l’Union européenne débouchent sur une formule nouvelle au lieu d’un niet sec opposé à l’Espagne qui en ont conçu une hargne obstinée envers le Maroc ? Le renouvellement de l’accord sur le pélagique avec la Russie a été conditionné par M. Chbaâtou et par l’association de sociétés mixtes. Résultat : Moscou a rejoint Alger et Madrid dans leur refus de la solution d’une large autonomie dans les provinces du sud, défendue par les autres puissances membres du Conseil de Sécurité (voir ALM n° 194). Et ce n’est pas tout. Saïd Chbaâtou est allé jusqu’à donner récemment son accord de principe pour l’octroi d’une dizaine de licences de pêche dans le poulpe à un armateur mauritanien du nom de Abdoulahi Nouegued. Ce qui est en contradiction flagrante avec les propres engagements du ministre de son fameux plan d’aménagement où il a écrit que la surexploitation des ressources halieutiques nationales rend obligatoire un gel des investissements dans ce type de pêcherie.
À quoi est dû ce revirement a priori injustifié ? “ Le ministre a présenté une demande de consultation du cabinet royal comme une instruction qu’il a exécutée avec un zèle incompréhensible“, confie un armateur très au fait des arcanes du pouvoir. Pour expier ses turpitudes, le ministre vient d’attaquer en justice une consoeur : Fatim Zohra Ouriaghli, directrice de Finances News, pour avoir abordé cette affaire indélicate.
Où est la cohérence dans la politique nationale de pêche aussi bien au plan national qu’international ? Qui décide des orientations stratégiques de l’État en la matière ? “En un temps record, Saïd Chbaâtou a réussi a destructurer le ministère, à le vider de ses cadres valables afin d’être le seul maître à bord“, résume un professionnel. Un vrai gâchis.

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