France : Les démons de l’islamisme (31)

«Vous nous servez des propos lénifiants» Palais-Bourbon, 15 juillet 2003 Le voile, combien de divisions ? En faisant voter une loi, assurent les critiques, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin écrase une souris avec un bulldozer. Le landerneau politco-médiatique s’est-il fait des frayeurs pour rien ? Le 19 novembre 2003, devant la commission Debré, Nicolas Sarkozy ironise sur l’affaire d’Aubervilliers, qui a défrayé la chronique à l’automne : «Quand les deux jeunes filles-dont le nom de famille est Lévy, un comble ! – ont fait de la provocation, utilisées, manipulées par l’avocat du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples devant toutes les télévisions de France, je dis simplement que cet incident me semble trop mineur pour modifier un siècle d’équilibre !» Le ministre de l’Interieur délivre les chiffres de la rentrée 2003, établis par la Direction centrale des Renseignements généraux : 1256 cas de jeunes filles qui se sont présentées à l’école avec le voile. Selon le même service, il y en avait 1.123 en 1994, et seulement 400 en 1995 et 1996. Nicolas Sarkozy oublie de dire que le chiffre n’était que de 3 en 1989. En outre, les RG ne disposent pas de chiffres fiables. Faute de policiers à l’entrée de chaque institution scolaire pour vérifier, le ministère de l’Interieur est obligé de compter sur les proviseurs. «Le problème est que les chefs d’établissement ne souhaitent pas forcément nous informer de tout ce qui se passe leurs établissements, car ils n’ont pas envie d’avoir des ennuis et la presse à leur porte», regrette le ministre de Education nationale Luc Ferry. Ce dernier estime à «environ 1.500» le nombre de «bandeaux» dans les écoles, collèges et lycées. Mais attention, «c’est un chiffre à prendre avec la plus grande précaution car, encore une fois, les remontées par le logiciel Sigma ne se font pas très bien». C’est même, selon les mots du ministre, une estimation au «doigt mouillé».
Il y a dix ans, dans un lycée de Seine-Denis, un étudiant marocain incitait trois jeunes filles à porter le foulard. Devant la pression de l’administration, il avait fini par craquer et le leur avait fait enlever. Mais il s’était retourné vers le proviseur : «Madame, dans quelques années, c’est nous qui vous dirons ce qu’il faut faire . «On n’en est pas là. Mais si les statistiques n’explosent pas, les revendications se durcissent. Un exemple, dans une école élémentaire d’Antony, dans les Hauts-de-Seine : en décembre 1999, la famille d’une élève de CE2 informe la direction qu’elle portera le voile juste après les fêtes de fin d’année.
La «jeune fille» n’est âgée que de huit ans et demi. «Elle a neuf ans en âge lunaire», argumente la famille. Une loi aura-t-elle un effet pervers, renforçant a contrario les adeptes du voile ? La permissivité n’est pas toujours la solution. A la rentrée 2003, à Angers, un cas suscite l’émotion. Les enseignants veulent interdire à l’élève d’entrer dans l’établissement. A front renversé, l’inspecteur d’académie déclare à la presse qu’il préfère «des musulmans intégrés à des musulmans intégristes». Il interdit l’interdiction.
Cette tolérance réussit mal. Une semaine plus tard, «on dénombrait cinq nouveaux cas dans cinq établissements de la ville», note Huber Raguin, secrétaire fédéral du syndicat FO-Enseignement. Ancien recteur, juriste de droit public, Claude Durand-Prinborgne s’est amusé à étudier les localisations des contentieux administratifs sur le voile : «J’ai trouvé une plaque de contentieux à Lille, une plaque à Strasbourg et une à Nantua (…). Dans tout cela, ce qui me frappe, c’est que la localisation des affaires ne correspond pas aux zones de forte implantation d’une population d’origine maghrébine, immigrée et de nationalité française : dans ce type d’affaires, on trouve des Turcs, je dirais même des Kurdes, quelques Iraniens, des Marocains du Sud, pratiquement pas d’Algériens. «Le recteur de Strasbourg,Gérald Chaix, a fait un sondage, sans valeur scientifique, sur les lycées les plus sensibles de son académie.
Il a obtenu le chiffre de 1% des élèves portant le voile. A Villeneuv-d’Ascq, ville de 60.000 habitants dans le nord de la France, le lycée Queneau accueillait récemment pas moins de 55 élèves voilées, soit 6% des 998 filles du lycée. En cours d’éducation physique, 25 lycéennes portent un foulard très serré, voire une cagoule sportive, et 11 en sciences physiques. Le proviseur explique d’ailleurs que ces filles sont «sympathiques, bonnes camarades, assidues, studieuses, souvent brillantes» et que les autres élèves ont adopté le songan «Enrichissons-nous de nos différences». Au lycée Faidherbe de Lille, le conseil de discipline avait exclu 24 élèves en une fois, en 1995. Le proviseur estime aujourd’hui le nombre des élèves voilées à 35 ou 40. Un chiffre «relativement faible», dit-il, si l’on compare à l’environnement du quartier de Lille-Sud. L’environnement, justement. De plus en plus souvent, il s’avère problématique pour les écoles. Le recteur de l’académie de Lille, Paul Desneuf, explique les pressions subies par les jeunes filles : «Il y a devant certains lycées de vieilles «mammas» qui surveillent comment elles arrivent au lycée et si elles retirent, ou non, le voile. Une véritable pression s’exerce, car si elles l’ôtent en pénétrant dans le lycée, le soir on s’expliquera dans le quartier !» Doyen de l’inspection générale de l’Education nationale, Dominique Borne rapporte un exemple sidérant : «Je pense à un cas significatif d’une école maternelle de Marseille où des mères venant chercher leurs enfants complètement «grillagées» et enfermées dans leur voile posent un vrai problème, car on ne peut pas rendre les enfants si l’on ne reconnaît pas les mères. Ces dernières n’acceptent de lever leur voile qu’à l’interieur de l’établissement, devant une femme, et volets clos . «De tels cas se produisent également dans le Nord.
Enfin, l’on n’évoque jamais le cas des universités, car le voile n’y fait pas l’objet de débat juridique. La propagation y est pourtant rapide. Le sociologue Shmuel Trigano, professeur à la faculté de Nanterre, s’alarme : «L’an dernier, nous avons vu apparaître une flopée de voiles noirs, couvrant l’ensemble de la personne» L’Institut national des langues et civilisations orientales, plus connu sous le nom de Langues O, est un lieu un peu particulier. Des prêtres y enseignent, des religieuses y étudent, des étudiants portent la kippa et des bonzes y viennent en robe safran. Le président de l’institut, Gilles Delouche, rapporte des «incidents dus au dévoiement de la foi» : Une de nos enseignantes, elle-même d’origine maghrébine, assure un cours de culture arabe centré sur la musique arabo-andalouse. Dix étudiants ont refusé son cours, sont sortis de la salle d’enseignement, et sont allés la voir ensuite en lui disant : «le Coran interdit la musique», «nous avons payé nos droits d’inscription, on doit respecter notre foi . «Aux Langues O, le responsable du département d’arabe a remarqué que «les jeunes femmes qui arrivent en jeans en octobre se retrouvent en janvier en train de porter le foulard islamique».
Le président a repéré «un climat de menaces». Il a interdit le voile, qui couvre aussi le visage, mais pas le foulard. Cela ne règle pas tout . Selon lui, «ces jeunes femmes refusent de l’enlever pour la vérification de l’identité lors des examens» et, bien entendu, refusent d’être jugées par des hommes. Le harcèlement de la République a commencé.

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