France : Les démons de l’islamisme (32)

Un taxi rouge fonce sur le bus
Karachi, 8 mai 2002

Devant l’hôtel Sheraton de Karachi, les employés de la Direction des constructions navales(DCN) montent un à un dans le bus. Ils ne savent pas qu’ils vont incarner un tournant dans l’attitude des terroristes envers la France. Ce 8 mai 2002, le véhicule doit les emmener comme chaque matin à la base navale de la ville, où ils travaillent à la construction d’un sous-marin. Il est presque 8 heures lorsque le chauffeur actionne le bouton pour fermer la porte. Il n’a pas le temps d’appuyer sur la pédale d’embrayage qu’un taxi, modèle Toyota Corolla rouge, fonce sur le bus et explose. En une fraction de seconde, la carrosserie ne ressemble plus qu’à un immense squelette tordu.
L’attentat perpétré dans ce port du sud du Pakistan coûte la vie à quatorze personnes, dont onze Français. Aussitôt, Jacques Chirac dépêche sur place la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, qui vient à peine de prendre ses fonctions. Le président pakistanais, Pervez Moucharraf, appelle son homologue français, pour lui dire qu’il fera le voyage d’Islamabad à Karachi afin d’accueillir la ministre. Chirac l’en remercie, mais lui répond que ce n’est pas question de «rompre les liens de coopération et d’amitié qui ont été noués depuis des années». Le 11 mai, sur l’esplanade de l’hôtel Shifa, les matelots de la Marine pakistanaise alignent onze cercueils vert foncé, sous des couronnes de fleurs. Deux jours plus tard, à Cherbourg, le président s’adresse aux familles devant les onze mêmes cercueils, recouverts de drapeaux tricolores : «Ce crime est monstrueux. Ses auteurs seront punis. Il ne peut y avoir de sanctuaire pour les terroristes. C’est un combat que nous avons engagé et que nous poursuivrons sans relâche, en France et à l’étranger.»
Le plus grave attentat commis contre des Français depuis la vague parisienne de 1995 aurait-il pu être évité? Début 2002, le Quai d’orsay conseille aux Français au Pakistan de veiller à déjouer d’éventuelles filatures. À l’intérieur du car de la DCN, un garde pakistanais armé surveille les alentours, mais il a tendance à fermer l’oeil. Le même bus part tous les jours du même endroit à la même heure. Les précautions élémentaires ne sont pas prises. En janvier 2004, le tribunal des affaires de sécurité sociale de Saint-Lô condamnera la DCN pour «faute inexcusable». Ce laxisme est d’autant plus difficile à comprendre que des indices ont alerté les services français. Trois mois avant l’attentat, l’epouse d’un diplomate français découvre un engin explosif sophistiqué sous le châssis de son véhicule, équipé de plaques minéralogiques diplomatiques. Sur le moment, la tentative est gardée secrète.
Le 16 avril, le correspondant du Service de coopération internationale de police (SCTIP) à Islamabad, le commissaire Jean-Jacques Billoteau, lance un message d’alerte. Un collègue américain du FBI lui a fait passer le mot : «Il y aura un attentat dans quinze jours.» Les informations ne sont guère plus précises.
De son côté, la DGSE joue de malchance. À l’automne 2001, en réaction au 11 septembre, les services secrets ont mis en place des équipes au Pakistan dans d’autres villes que la capitale. Une mission a été envoyée pour quelques mois à Karachi. Au début du printemps 2002, la direction impose de choisir : il faut pérenniser ce poste ou le fermer. C’est cette dernière décision qui est prise. «De toute façon, nous aurions pu être présents sur place sans pour autant éviter que ce soit», plaide un officier de la «maison». Après l’attentat, l’enquête va donner lieu à des péripéties qui n’honorent guère la justice française. Dès le 11 mai, le chef de la section antiterroriste du parquet de Paris, Michel Debacq, arrive à Karrachi. Dans les locaux du consulat de France, le magistrat fait procéder à l’audition d’un policier du SCTIP et d’un agent du FBI. Quatre mois plus tard, les juges d’instruction Jean-Louis Bruguière et Jean-François Richard demanderont l’annulation de ces actes de procédure.
Une initiative rarissime. Une guerre de palais fait rage à l’époque entre l’instruction et le parquet. À Karachi, les enquêteurs n’ont pas le sentiment que les services pakistanais jouent le jeu. En janvier 2003, la DST et la DGSE s’émeuvent de la mauvaise grâce de l’Inter Service Intelligence (l’ISI) à collaborer. Ce n’est sans doute pas sans corrélation avec le passé de cette agence, qui a soutenu les talibans et Ben Laden pendant des années. Par chance, le policier français en poste pour le SCTIP à Karachi est Mohamed Laraich, un musulman d’origine algérienne. Cette identité lui est bien utile pour établir des liens étroits avec les dirigeants locaux d’un autre service, l’Intelligence Bureau. La veille de l’attentat, Laraich avait dîné avec des amis qui le lendemain en seraient les victimes…
En octobre 2002, le Pakistan arrête une équipe d’auteurs présumés. Deux mois plus tard, un activiste du cru, Asif Zaheer, avoue sa culpabilité. Il assure n’avoir pas voulu tuer de Français. Vu la longueur des repérages, les policiers français doutent que son groupe ait pu se tromper de cible. À Paris, les services secrets assurent ne toujours pas savoir qui sont les commanditaires de l’attentat. Même si les relations avec l’ISI sont qualifiées de «bonnes», quelques accrocs les entachent. Il y a d’abord les débordements d’un officier de la DGSE à Karachi, qui tient des propos vindicatifs auprès de chefs religieux locaux, tentant de les galvaniser pour qu’ils s’agitent contre la guerre en Irak. Les Américains l’ayant appris, ils font connaître leur colère à Paris, l’agent «réintègre aussitôt son corps d’origine». Le siège parisien du service apprécie en revanche le travail des autres officiers sur place. Les pérégrinations de Bernard Henri Lévy au Pakistan ne facilitent pas beaucoup non plus la tâche des services secrets français. Enquêtant discrètement -de son propre avis- sur la mort du journaliste du Wall Street Journal Daniel Pearl, l’intellectuel de Saint-Germain-des-Prés mobolise la résidence de l’ambassadeur de France, où il est hébergé plusieurs jours, et surtout les services pakistanais. Un diplomate français se souvient d’un déploiement de forces visible pour assurer sa sécurité. Le lecteur du best-selle, Qui a tué Daniel Pearl? (Grasset) croit comprendre que Lévy a travaillé de manière quasi «clandestine». Il est vrai qu’il s’agit d’un «romanquête». Après sa parution, les espions français préfèrent prévenir leurs correspondants pakistanais de son contenu avant qu’il soit traduit. La pilule passe à peu près. Quant aux services secrets indiens, dont l’un des dirigeants est cité dans l’ouvrage, ils font savoir à leurs homologues français qu’ils ne goûtent pas le genre.

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