France : Les démons de l’islamisme (35)

France : Les démons de l’islamisme (35)

Les Français négocient le pactole en Arabie
Riyad, 6 octobre 2003

Les conseillers de Nicolas Sarkozy sont des gens bien élevés, sachant garder leur sang-froid en toutes circonstances. Ils ne sont pas du genre à trop extérioriser leurs sentiments. Mais lorsqu’ils apprennent que leur ministre doit renoncer à un voyage officiel en Arabie saoudite, prévu les 6 et 7 octobre 2003, ils tiquent et le rictus se lit plusieurs jours sur leurs visages. Pourquoi tant d’amertume?
Officiellement, le patron de la place Beauvau souhaitait se rendre dans le désert du Nedj pour évoquer des questions de sécurité. Dans le pays d’origine de quinze des dix-neuf pirates de l’air du 11 septembre 2001, l’idée n’a rien d’absurde. Sauf que le grand ordonnateur de l’Islam de France escompte surtout signer à Riyad un bout de papier pouvant rapporter gros, à savoir la première tranche d’un contrat portant sur la pretection des frontières du royaume, baptisé du nom de code «Miksa». Le montant fait rêver : près de 7 milliards d’euros. Ce serait tout bénéfice pour la société Thalès, chef de file de l’opération, et pour Sarkozy, qui reviendrait à Paris en pourvoyeur d’emplois. Las! Son homologue saoudien, le prince Nayef, se fait porter pâle, soi-disant retenu en Suisse par des examens médicaux. Cette affaire, longtemps secrète, est révélatrice de l’ambiguïté des relations qu’entretient la France avec le pays soupçonné de financer le terrorisme international.
Ce grand contrat a, d’ailleurs déjà fait de nombreux rebondissements. Coutumier du fait, Nayef n’en est pas à sa première annulation. Cette fois, la visite est reportée sine die. Du côté de Sarkozy, l’on se demande s’il ne faut pas y voir une manoeuvre en douce de l’ennemi intérieur : Chirac! D’autant que les Saoudiens réclament maintenant la signature d’un contrat «d’État à État». Une seule structure en France a la compétence pour en signer, la Sofresa, une société proche du ministère de la Défense. Voilà donc que le cabinet de Michèle Alliot-Marie remet la main sur un dossier qui lui échappait.L’Élysée envoie à Riyad le conseiller diplomatique du président en personne, pour «faire passer des messages». De son côté, Sarkozy, qui ne s’avoue pas vaincu, missionne dans le plus grand secert son propre directeur de cabinet, Claude Guéant, et même son conseiller politique, Brice Hortefeux. Les deux hommes effectuent un voyage très discret dans le désert saoudien. Très discret, car c’est dans le pays natal de Ben Laden que s’est developpée, malgré des discours officiels amicaux, l’offensive contre l’Occident. Et même d’un certain point de vue contre la France, à la fois choyée en grands contrats mais aussi en militants subventionnés.
L’intellectuel musulman Tariq Ramadan a beau jeu d’ironiser. En novembre 2003, lors d’un débat télévisé sur France 2, Nicolas Sarkozy s’en est pris vertement à son frère, sur la question de la lapidation. Ramadan se venge quelques jours plus tard dans Libération : «Puisque celui qui défend la lapidation est un «déséquilibré», oserez-vous dire que le roi Fahd d’Arabie Saoudite, qui non seulement la défend mais impose son application, est un «déséquilibré profond»?» Et Ramadan d’ajouter que Sarkozy a un double discours, l’un pour le public français, l’autre avec les dictatures. Comme tant d’autres responsables politiques avant lui, le ministre ne s’attendrit guère, en effet, sur les lapidations, pendaisons, décapitations, amputations dont le royaume est prodigue. Sans parler de la soumission des femmes, voilées de la tête aux pieds sous l’abaya noire, la version locale de la burka. Dans ce pays soumis à la police religieuse des mouttawas, où la vie est régie par une charia archaïque, règne une sorte d’apartheid sexuel. Le rapport 2003 d’Amnesty Internationnal relève d’ «importantes violations des droits de l’Homme», exacerbées par le «combat contre le terrorisme» après le 11 septembre 2001. Pas question de fonder un syndicat ou un parti politique en Arabie.
Des balivernes, en comparaisaon des intérêts économiques, assumés ou secrets, publics ou privés. L’intervention du capitaine Barril et de ses deux acolytes, lors des événements de La Mecque à l’automne 1979, débouchera le 14 octobre 1980 sur la signature d’un contrat de 15 milliards de francs, Sawari I. La France doit livrer pêle-mêle deux pétroliers ravitailleurs, quatre frégates et une cinquantaine d’hélicoptères. Sept mois après la conclusion du contrat, le peuple français porte à l’Élysée François Mitterand, qui avait averti durant la campagne que sa première visite d’État serait réservée à Israël. le roi Khaled s’en inquiète. À cet allié des États-Unis, les ministres communistes semblent de mauvais augure. Mais le monarque républicain accueille le monarque tout court à l’Élysée dès le 13 juin 1981. Ce qui dit tout. Et la première visite d’État de François Mitterand a lieu le 8 septembre en Arabie Saoudite. L’idylle entre le pays des droits de l’Homme et celui de la lecture moyenâgeuse du Coran n’a rien de désintéressé. La manne pétrolière constitue une ardente obligation. En janvier 1982, le conseiller de l’Élysée Jacques Attali a beau provoquer un petit incident diplomatique en se demandant s’il ne faudrait pas «supprimer la totalité de ce que nous importons en pétrole (…) des pays dans lesquels un voleur se voit la main coupée», personne ne songe sérieusement à cette éventualité. Une raison de plus pour fermer les yeux survient à l’automne 1982, lorsque l’Arabie saoudite consent un prêt de plusieurs milliards de francs à la France, dont la monnaie est en délicate posture. «L’Arabie assure alors nos fins de mois», confie un ancien diplomate. En 1985, le Premier ministre Laurent Fabius ira jusqu’à célébrer la «très profonde amitié» entre les deux pays. Son successeur Jacques Chirac vante même en 1987 une «grande ambition commune».
L’intervention française durant la guerre du Golfe -l’opération Daguet- conforte l’amitié. La seule anicroche survient lorsque les Saoudiens, invoquant la prohibition de la musique, interdisent un concert du chanteur Eddy Mitchell devant les troupes françaises. Sur la base militaire Prince-Sultan à Al Kharj, l’armée de l’air conservera d’ailleurs une implantation jusqu’en mai 2003. Désargentée pendant quelques années par le coût de Desert Storm, la monarchie pétrolière attend 1994 pour acheter deux frégates furtives F 3000 S, à l’occasion du contrat Sawari II. Il se passe de drôles de choses dans les coulisses des négociations, qui selon les mauvaises langues, donneraient lieu à des financements politiques. Des officines s’agitent en coulisses. Le Premier ministre -et candidat à la présidentielle- Edouard Balladur, son ministre de la Défense François Léotard et le conseiller Renaud Donnedieu de Varbes s’échinent à négocier sans relâche. Un jour, l’un d’eux a rendez-vous avec son homologue, le prince Sultan. Il s’adresse à l’ambassadeur de France, Jean de Bressot : «Monsieur l’ambassadeur, est-il possible que vous n’assistiez pas à l’entretien?» Un autre jour, Bressot apprend par la bande, en l’occurrence par le directeur de cabinet des Affaires étrangères saoudiennes, que le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua est venu rendre visite en secret à un prince important dans un endroit reculé, à Dharan. D’une formule énigmatique, l’homme aurait même ajouté : «Il est reparti bien chargé.» Sans doute l’humour saoudien. Quelques mois plus tard, le prince esr reçu en grande pompe à Paris.
Un rapport du service des études historiques de la marine établit en tout cas que «l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, au printemps 1995, est fraîchement accueillie par les autorités saoudiennes, ouvertement favorables à la candidature d’Edouard Balladur 1». Sur un ton allusif, l’auteur ajoute que des amendements sont alors apportés au coutroit : «Le nouveau chef de l’État français obtient, en particulier, la diminution du montant des «commissions» versées en pareil cas aux «intérmédiaires».» La vérité est dans les guillemets.
Malgré ces économies, Sawari II coûte finalement cher à la Direction des constructions navales : sur un contrat d’un montant initial de 3,15 milliards de francs, la DCN enregistre au final une perte sèche de1,2 milliard. Attributaire d’une autre partie du marché, la société Sofinfra, liée au ministère de la Défense, reçoit en juillet 2003 une curieuse facture de l’un de ses sous-traitants, le Saudi Binladin Group. La société fondée par le père d’Oussama Ben Laden réclame 18 millions d’euros de paiements supplémentaires pour des travaux effectués sur la base navale de Djedda. Réclamation «en majeure partie complètement imaginaire», répond la Sofinfra. Ces désagréments n’empêchent pas les gouvernements français depuis plus d’une décennie de repartir à l’assaut du faramineux contrat Miksa.
Las! En 1999, la brigade des stupéfiants de Paris démantèle un trafic de drogue impliquant un prince saoudien. Du jet privé Gulfstream IV de ce dernier, huit cents kilos de cocaïne ont été débarqués à l’aéroport du Bourget. Les policiers font leur travail, mais cela n’arrange pas les affaires des négociations. Le ministère de l’Intérieur, du temps de Chevènement, aurait envoyé un message aux Saoudiens pour les rassurer. Sa teneur, en substance : «On va arranger le coup.» De la haute diplomate en quelque sorte. En fait, un mandat d’arrêt est délivré contre le prince et l’affaire suit son cours. La précieuse amitié entre la France et l’Arabie est exposée au moindre incident…

1- «La Marine, la France et l’Arabie saoudite : aperçu des relations franco-saoudiennes à travers le prisme naval», par Philippe Lasterle, Service des études historiques, décembre 2003.

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