France : les démons de l’islamisme (38)

France : les démons de l’islamisme (38)

Les imams mènent la vie de château
Saint-Léger-de-Fougeret, avril 2004

Le château de Saint-Léger-de-Fougeret, dans la campagne nivernaise, n’est ni la propriété d’un châtelain local ni une chambre d’hôtes cossue. À six kilomètres de Château-Chinon et de l’hôtel du Vieux Morvan où François Mitterand avait ses habitudes, cet ancien centre de vacances de la société Schlumberger héberge l’Institut européen des sciences humaines (IESH), un établissement contrôlé par l’UOIF. Il s’agit de la seule école de formation d’imams en France. Avant, il n’en existait aucune. Les Frères musulmans français ont comblé le vide. Le vert de l’Islam dans la verdure de la Nièvre.
L’histoire commence le 10 octobre 1992. Le ministre saoudien des Affaires islamiques, le prince Abdallah al-Turki -qui présidera plus tard, on l’a vu, la Ligue islamique mondiale-, fait le voyage de Riyad pour assister à l’inauguration de l’Institut européen des sciences humaines. Le ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe, en conçoit de l’agencement. Il vient de mettre en place le Conseil de réflexion de l’Islam de France. Le concepteur du projet de Saint-Léger-de-Fougeret, Abdallah Ben Manssour, y siège, en tant que secrétaire général de l’UOIF. Mais il s’est bien gardé de trop parler de son projet. L’un des anciens conseillers de Joxe rappelle : «Nous n’avions absolument pas été prévenus de la création de cet institut. Nous leur avons immédiatement collé les services sur le dos!» Les pouvoirs publics n’apprécient guère, mais finalement ils laissent faire. Les dirigeants de l’institut assurent prôner un «islam authentique, adapté aux réalités de la société française». La réalité est moins angélique. Tant sur le plan idéologique que financier, l’IESF est parrainé par le gotha fondamentaliste mondial. En juillet 1991, un protocole d’accord est signé entre l’Union des organisations islamiques en Europe, émanation des Frères musulmans en Europe, et l’Organisation islamique de secours internationnale, qui dépend de la Ligue islamique mondiale. Les financements transitent par des banques basées à Riyad, telles Al Rajhi Banking et Investment Corporation, le plus important réseau bancaire saoudien. De fait, l’Arabie saoudite place l’institut sous sa tutelle. «Un des responsables de l’IESH est en contact suivi avec le diplomate Abdulrahman el-Essa, chargé des affaires religieuses à l’ambassade d’Arabie saoudite à Paris, auquel il rend compte des activités de l’institut 2.» L’institut se prévaut d’assurer aujourd’hui son autofinancement à 80%. Mais il connaît pourtant régulièrement des difficultés financières. Il doit éponger une ardoise fiscale de 7 millions de francs. Des dons provenant des Émarats et de l’Arabie saoudite n’auraient pas été déclarés dans les règles (ce que l’institut conteste). Cependant, en 2001, soutenu par ses habituels sponsors, l’UOIE et les pays du Golfe, l’IESH réussit à ouvrir une annexe en région parisienne, à Saint-Denis, pour un coût de 4,8 millions de francs. L’actuelle direction revendique la présence de plusieurs centaines d’étudiants en sciences islamiques.
Du point de vue idéologique, de bonnes fées islamiques se penchent aussi sur le berceau d’établissement. Pour remplir les étagères de la bibliothèque, une université coranique de Djedda fournit plus de cent vingt kilos de livres religieux.
Histoire de propager la doctrine wahhabite. Le directeur, Zouhaire Mahmoud, s’en défend : «Nous étudions tous les courants de pensée islamique. Nous laissons ensuite les étudians faire leur choix.» Membre du Conseil supérieur des mosquées, basé à La Mecque, Mohammad Saleh Abdul Rahman el-Rayes soutient l’institut à ses débuts. Il en va de même pour le docteur Souleyman Nasser Basahl, secrétaire général adjoint de la World Assembly of Muslim Youth (WAMY), basée à Djedda. Soupçonnée d’avoir participé à la formation de modjahidine dans les camps au Pakistan, cette ONG estudiantine saoudienne apporte aussi une contribution financière à l’IESH. Au cours de l’été 1997, lors d’une conférence à Saint-Léger-de-Fougeret, l’un des cadres de la WAMY, le docteur Maneh al-Johani insiste sur la «nécessité de multiplier les écoles coraniques en France pour préserver les jeunes musulmans de l’influence néfaste de la société française».
L’institut bénéficie de la bénédiction du cheïkh Quardaoui, guide spirituel de l’UOIF, résidant au Qatar, membre du Conseil européen de la fatwa et d ela recherche. Le conseil d’administration? Il est composé quasi exclusivement de cadres de l’UOIF et de Frères musulmans. On est loin des discours sur l’Islam de France indépendant des puissances étrangères. Le doyen Fayçal Maoulaoui dirige la confrérie des Frères au Liban. Membre du conseil scientifique, il «fait l’objet d’une mesure d’interdiction d’entrée en France» en 1994 «pour ses liens avec des organisations islamistes extrémistes 2». L’État français se méfie beaucoup de ce qui se trame dans le château de Saint-Léger-de-Fougret. En février 1992, un des membres du FIS en Algérie, Abdel Nasser Bakari, envoie une missive à l’institut, sous forme de questionnaire. «En marge de ce questionnaire, qui constituait un véritable audit sur l’institut, il était conseillé à M. Zouhaire Mahmoud, directeur du centre, de tout mettre en oeuvre pour faire obstacle à l’intégration de la communauté musulamane dans la société occidentale 3.» Aujourd’hui, le destinataire de l’injonction affirme ne pas en avoir la mémoire. Il précise : «Nous avons une politique très claire. Nous préconisons le respect des lois et cherchons à nous adapter lorsqu’il y a des points de contradiction.» En août 1993, l’institut accueille une conférence du mouvement islamiste Ennahda, interdit en Tunisie.
«Nous avons globalement la même vision de la société», explique Zouhaire Mahmoud. Enfin, les policiers relèvent la «liaison constante avec un intégriste musulman bien connu à Dijon pour ses activités prosélytes, Mohamed A. (proche de Safé Bourada, arrêté dans la campagne d’attentats de 1995) 3».
Dès lors, les échanges avec les pouvoirs publics sont tendus. «Les responsables de l’IESH se montrent peu ccopératifs avec les autorités, refusant obstinément de communiquer la liste des étudiants présents sur le site.» Les fonctionnaires des RG, rémunérés pour être suspicieux, mais parfois un peu créatifs, imaginent tous les scénarios : «L’établissement situé en pleine campagne avec un parc boisé offre des possibilités intéressantes pour certains pouvant se livrer à des activités clandestines.» L’accusation laisse de marbre le directeur de l’institut : «Je n’ai jamais entendu parler de cela.» En tout cas, le bilan de l’institution est modeste. Seuls une vingtaine d’imams y ont été formés. Les autres diplômés trouvent des emplois d’enseignants dans les écoles coraniques et les centres islamiques français et européens. C’est l’institut dormant de l’Islam militant.

1- DST, 26 mai 1998.
2- Notes d’informations sur l’Islam en France, RG-PP, septembre 1997
3- Ibid

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