France : Les démons de l’islamisme (39)

Le ministère expulse le père d’«Osema»
Mulhouse, 6 janvier 2004

En hommage à Ben Laden, il avait appelé son fils «Osema», la version turque d’Oussama. L’enfant n’avait pas six ans, mais déjà son père l’emmenait en randonnée dans la montagne, comme pour rêver aux massifs afghans ou tchétchènes. Le 6 janvier 2004, le ministère de l’Intérieur expulse Orhan Arslan vers Istanbul (Turquie). Ancien imam de la mosquée En Nour à Mulhouse, ce religieux appartient à la mouvance Kaplan, une composante radicale de l’islamisme turc.
Les services spécialisés le surveillent de près depuis plusieurs années. En août 2000, les policiers relèvent déjà que l’imam réunit «régulièrement les jeunes du comité mulhousien pour les soumettre à des séances d’entraînement sportif et d’endoctrinement1».
Transformé en chef de troupe, le chef religieux dirige un groupe d’enfants et d’adolescents. Il les fait «évoluer au pas de course sous les acclamations : «Allah est grand!» et «Tekbir!». «Tekbir!» est le cri de ralliement des adeptes de la mouvance Kaplan. Aucun des jeunes ne manipule d’armes. Mais la police s’inquiète de la possible constitution de réseaux de soutien à la cause islamiste internationaliste. Selon les services de renseignement, le religieux entretient des contacts réguliers, directs ou indirects, avec des soldats du djihad. Il fréquente notamment son homologue algérien de Vénissieux, Chellali Benchellali, qui sera mis en examen en janvier 2004 dans l’affaire dite des «filières tchétchènes». Orhan Arslan tient des prêches «résolument hostiles aux juifs et Occidentaux» et ne cache pas son admiration pour le fondateur d’Al Qaïda. L’imam cherche à convaincre les fidèles que le 11 septembre 2001 fut un «prétexte» pour envahir l’Afghanistan. Il clame que Gorges Bush est «comparable à Hitler».
«Je n’hésiterai pas à expulser tous les imams qui n’ont pas un comportement conforme aux valeurs de la République», martèle alors Nicolas Sarkozy. Entre 2003 et 2004, le ministre applique ce principe une dizaine de fois. «Il y en aura d’autres», promet un haut responsable de la police nationale. Responsable de l’antiterrorisme à la DST jusqu’en mars 2004, Louis Caprioli insiste sur les liens étroits qui unissent poseurs de bombes et imams radicaux : «Il y a toujours un prédicateur à l’origine du passage à l’acte terroriste.» Les attentats de Madrid en mars 2004 n’ont fait que renforcer cette conviction. Dominique de Villepin, nouveau ministre de l’Intérieur, monte encore le fermeté d’un cran. En arrivant à son poste, il s’est aperçu que le mouvement Kaplan était interdit en Allemagne et pas en France. Cela le choque. Il songe à prendre des mesures. Au total, les services surveillent étroitement une trentaine d’imams soupçonnés d’extrémisme. À chaque dérapage repéré, les RG convoquent les responsables des lieux de culte visés et intiment des rappels à l’ordre. Ainsi au printemps 2004, à Clamart et à Fontenay-sous-Bois, un imam délivrait des prêches enflammés et violents. Il sera finalement convoqué par la brigade criminelle et en sera quitte pour un «avertissement». L’appareil d’Etat considère désormais qu’il faut maintenir une pression permanente pour éviter les débordements. Dès la montée du FIS en Algérie dans les années 80, la France est confrontée à l’arrivée sur le sol français d’imams «radicaux», susceptibles de fédérer autour d’eux une frange de la communauté musulmane. Le ministère de l’Intérieur multiplie alors les refus de délivrance de cartes de séjour. Exemple : Abdelkader Boukezzoula, imam à Villefranche-sur-Saône (Rhône), «détaché par le gouvernement algérien, déclare s’en tenir à l’exégèse du Coran et ne pas commenter la situation en Algérie. Or lors de ses prêches, il tiendrait des propos en faveur du FIS et du djihad 2». La violence algérienne se propage sur le territoire français. Le 11 juillet 1995, l’imam de la mosquée de la rue Myrha à Paris, Abdelbaki Sahraoui, est assassiné. Le GIA ordonne peu après une campagne d’attentats à Paris.
Désormais, les autorités veillent. Elles tentent d’endiguer le phénomène en refusant l’accès de prédicateurs fondamentalistes sur le territoire français.
Un haut fonctionnaire de Matignon confie : «La principale difficulté est d’avoir des renseignements dans le pays d’origine. Encore faut-il que les services consulaires français soient au courant de la qualité des personnes.» En décembre 1997, un diplomate français en poste en Arabie saoudite se permet une petite recommandation auprès du Quai d’Orsay : «Il convient d’exercer une grande vigilance à l’égard de toutes les demandes de visa présentées par les prédicateurs islamistes ou tout ressortissant saoudien que vous suspecteriez de se rendre en France pour y faire du prosélytisme religieux 3.» Le diplomate détaille les difficultés rencontrées : «Sauf dans des cas rares, les prédicateurs islamiques ne mentionnent pas cette qualité et ne présentent, d’ailleurs, dans un certain nombre de cas que des passeports de tourisme, alors qu’ils sont normalement des agents de l’État saoudien 4.» Certains des demandeurs disposent de passeports diplomatiques, «attribués avec la plus grande libéralité par les autorités saoudiennes, non seulement aux fonctionnaires de l’État et aux princes de la famille royale, mais également à leur nombreuse domesticité». Et d’ajouter : «L’expérience montre que les qualités les plus souvent mentionnées sur les demandes sont «professeur de religion», «dealer» (sic), «accompagnateur» (domestique), voire d’autres tout aussi absconses.» En clair, les imams se déguisent en employés de maison pour obtenir un sésame pour la France!
Un mois plus tard, le conseiller pour les affaires religieuses de l’ambassade d’Arabie saoudite à Paris, Shyee al-Khoshiban, saisit la chancellerie politique de Riyad. Il intervient en faveur de trois Saoudiens, demandeurs de visas, sans donner de détails sur leurs fonctions. Le ministère français des Affaires étrangères rechigne à faire preuve ouvertement de suspicion, de peur d’un incident diplomatique. À Riyad, un fonctionnaire du Quai d’Orsay «flaire» le départ imminent de trois prédicateurs saoudiens, dont l’un se présente à l’ambassade de Riyad : «Il n’est que trop clair (…) qu’il s’agit d’un des nombreux imams dont l’Arabie saoudite finance la prédication à l’étranger pendant le mois de ramadan 5.» Il s’enquiert de la conduite à adopter auprès de sa hiérarchie : «Dois-je accorder aux intéressés les visas demandés? -Allez-y», lui répond-on en substance. Discrètement, le périple en France des trois Saoudiens est placé sous haute surveillance. «Comme on pouvait s’y attendre, les trois professeurs de droit islamique saoudien ont eu durant leur séjour une activité tout autre que touristique6.» Les professeurs de l’université islamique de Riyad délaissent les Champs-Élysées pour la mosquée de Mantes-la-Jolie. Ils donnent de nombreuses conférences, à Évreux, Pontoise, Évry et Paris. «Rien dans leur discours n’a pu faire l’objet de critiques particulières, mais ils n’ont pas manqué de rappeler les valeurs supérieures de la famille, dernier rempart pour les musulmans, face à la dissolution des moeurs en Occident 7.» Six mois plus tard, quatre nouveaux théologiens, deux Saoudiens, un Jordanien et un Syrien, font une tournée en France, à l’invitation d’un Néerlandais converti à l’Islam, habitué des voyages en Arabie saoudite et considéré comme l’un des principaux émissaires du royaume wahabbite en France. En provenance de Riyad, ce dernier introduit «deux cent vingt kilogrammes de livres et cassettes religieux». Mais les RG s’inquiètent surtout d’un autre phénomène : «Cette collusion entre les autorités saoudiennes et un certain nombre de jeunes islamistes du nord de la France peut susciter de légitimes inquiétudes, dans la mesure où ces jeunes sont souvent impliqués dans le soutien à la cause islamiste en Algérie 8» Par leurs liaisons dangereuses avec «certains noyaux durs de jeunes islamistes», les Saoudiens visent à asseoir leur influence sur la communauté musulmane. La France s’en méfie. Elle durcit sa politique à l’égard des prédicateurs wahabbites. Venus assister à des séminaires en juin 2003 à l’invitation de l’UOIF, des Saoudiens, des Jordaniens et des Égyptiens sont bloqués à la frontière et doivent rebrousser chemin. L’épisode a provoqué des tractations serrées entre l’organisation islamique et les services de renseignements. Le congrès a finalement été annulé.

1- «Échos du mouvement extrémiste Kaplan», DCRG, 1er août 2000.
2- Courrier du préfet de la région Rhône-Alpes, juillet 1995.
3- Télégramme diplomatique de l’ambassade de France à Riyad, 11 septembre 1997.
4- Télégramme diplomatique de l’ambassade de France à Riyad, 14 décembre 1997.
5- Télégramme diplomatique de l’ambassade de France à Riyad, 10 janvier 1998.
6- «Activité des prédicateurs saoudiens en région prisienne», RG, 29 janvier 1998.
7- Ibid.
8- Note de la DST du 28 décembre 2001.

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