France : Les démons de l’islamisme (41)

France : Les démons de l’islamisme (41)

Chirac lance l’ «an I de l’islam de France»
Palais de l’Élysée, 6 janvier 2004

Sur le perron de l’Élysée, Jacques Chirac raccompagne le cardinal archevêque de Paris, Jean-Marie Lustiger, le grand rabbin de France, Joseph Sitruk, et le président du Conseil français du culte musulman. Ce 6 janvier 2004, à la sortie de la cérémonie des voeux, Dalil Boubakeur est radieux. Il est habillé aux couleurs de la France: costume bleu, grande toge blanche et cravate rouge. Les yeux plissés sous ses lunettes cerclées, les commissures des lèvres contractées pour réprimer son sourire, le recteur de la Mosquée de Paris savoure une première. «En ce moment historique», dit-il fièrement, le culte musulman est admis «à la table de la République». Pour lui, voici l’ «an I de l’Islam de France». C’est beau comme le début d’une histoire d’amour. Faute de représentant officiel, jamais l’Islam n’avait été représenté à la cérémonie.
Au fil des années sans invitation, Dalil Boubakeur y voyait une «humiliation» pour les musulmans. En 1997, il publie même un communiqué de pretestation. En 1998, dans un courrier à Didier Motchane, conseiller de Jean-Pierre Chevènement, il s’offusque du mauvais traitement dont il ferait l’objet : «Jacques Chirac, alors maire de Paris, a été l’un des plus éminents bienfaiteurs de cette institution, et j’avoue, après avoir relu ses discours, ne pas toujours comprendre l’ostracisme dont nous sommes encore victimes à l’occasion de rassemblements officiels des cultes en France. La Mosquée de Paris serait-elle pestiférée?» En termes lyriques, le recteur se plaint de l’hostilité de la République : «Sous l’apparat du décor, nous couvrons difficilement nos misères et nos dépenses. Tant de taxes, de charges, de salaires dévorants, de services gratuitement rendus, un entretien coûteux des parties artistiques, des dépenses immodérées d’eau, de chauffage, d’éléctricité, de nettoyage, de mises en conformités incessantes aux règles d’hygiène, de sécurité obligatoire, une inspection du travail tatillonne, à la limite de la persécution, ne nous valent en retour que la désinformation, les insultes et les complots qui s’allument régulièrement.»
La République ne se montre pourtant pas indifférente à la Mosquée malgré son inféodation à Alger. Le 10 avril 2002, dans le cadre de la campagne présidentielle, Jacques Chirac visite l’établissement de la place du Puits-de-l’Ermite, dans le 5ème arrondissement de Paris. Amoureux de l’exubérance orientale, le président de la République y trouve un avant-goût de la ferveur qu’il suscitera un an plus tard en visite d’Etat à Alger. Accueilli sous les youyous et au son d’un orchestre sénégalais, il prononce un discours dans ce décor mauresque. Il invoque l’ «esprit généreux et clairvoyant» du maréchal Lyautey, à l’origine de l’institut musulman. Le militaire avait d’ailleurs prononcé cette phrase : Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le ciel de l’ÃŽle-de-France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses.» Le chef de l’Etat cite aussi de Gaulle, qui voyait dans la Mosquée «l’empreinte d’une oeuvre classique, valable en tout cas et en tout temps». Depuis l’inauguration par le président du Conseil, Gaston Doumergue, en 1926, jamais un chef d’Etat n’avait remis le pied en ces lieux.
Au comité de campagne de Lionel Jospin, on fulmine que le candidat socialiste n’ait pas reçu la même invitation. l’ancien ministre de l’Intérieur, Daniel Vaillant, s’en souvient : «L’un des adjoints du recteur nous a lancé une invitation quelques jours plus tard, mais Jospin et moi nous nous sommes dit que c’était du rattrapage et nous avons décliné.»
Jacques Chirac remercie pour la «chaleur» de l’accueil. Pour lui, c’est un peu comme la madeleine de Proust : «Cette chaleur (…) me rappelle ce merveilleux accueil que vous mêmes et les fidèles de la Grande Mosquée m’aviez réservé il y a dix ans, pour l’inauguration des travaux de restauration de ce superbe ensemble.» En décembre 1992, le maire de Paris était venu prôner «une religion éclairée par la foi et la science». Il avait curieusement ajouté : «Dans l’esprit de la charia». Il avait même cité un hadith du Prophète -un précepte-, témoignant que «l’amour de la Nation est une forme de la Foi». Bien entendu, l’élu n’avait pas omis de rappeler l’apport financier de la commune pour renflouer les caisses de la Mosquée : «C’est tout naturellement que j’ai proposé au Conseil de Paris, il y a deux ans, de contribuer, à hauteur de 15 millions de francs, aux travaux de rénovation de ce lieu de prière et de mémoire.» À noter que cette coquette somme avait été allouée à une époque où les gestionnaires de la Mosquée ne tenaient même pas de comptabilité en bonne et due forme. En 1986, Jacques Chirac avait accédé à une requête du directeur du Centre d’études sur l’Afrique et l’Asie modernes, Philippe Decraene, qui avait été son condisciple à Sciences-Po : il avait rebaptisé le square devant la Mosquée du nom de Robert Montagne, un éminent islamologue, officier de marine et professeur au collège de France.
Dalil Boubakeur n’est pas chiraquien. Dans les coulisses, il aurait d’ailleurs pris le parti d’Edouard Balladur avant la présidentielle de 1995. Quelques années plus tard, lors d’un dîner aux côtés de Daniel Vaillant, il parle avec une fibre socialiste de «son ami Bertrand Delanoë». Mais le recteur a la reconnaissance du ventre. Il est arrivé au maire de lui prêter des conseillers. Sa relation avec l’actuel président est une vieille histoire : «Depuis les années 60, j’entretenais déjà des liens avec Jean Tiberi, arrivé dans le sillage de René Capitant. Tiberi était intervenu pour calmer les esprits entre l’Algérie et mon père, dans une période délicate. Mes liens avec Chirac remontent au lendemain de sa déconvenue avec Giscard d’Estaing, quand il est venu se refaire dans le 5ème arrondissement. Naturellement, nous avons été ses plus chauds partisans lors de l’élection contre d’Ornano.» Boubakeur a les yeux de Chimène pour Chirac, et le verbe sentimental : «Il a toujours eu un coeur, une prévenance, une éducation. C’est un homme qui sait parler au coeur des musulmans, c’est un homme qu’on aime. J’ai toujours dit urbi et orbi que je le soutenais.»
Aujourd’hui, Dalil Boubakeur est redevable à deux hommes, certes liés par les institutions, mais séparés par un contentieux politique, Sarkozy et Chirac. Du premier, le recteur assure que «sa volonté force le respect et l’admiration», que «son nom est définitivement attaché à une réussite là où tant ont échoué», que «l’homme et son oeuvre» lui inspirent toute confiance. Mais en spécialiste du dosage de l’éloge, le président du CFCM ajoute aussitôt : «J’ose affirmer que le président de la République, qui a toujours manifesté sa sympathie pour un Islam ouvert, est pour nous le suprême recours, le suprême arbitre, notre suprême espérance pour que l’Islam puisse se regarder dans un miroir qui reflète son exacte image.» L’exercice d’admiration est tout un art. Qui n’est pas toujours gratuit. En juin 2004, Jacques Chirac accroche la Légion d’honneur au revers de la veste du recteur.

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