France : Les démons de l’islamisme (46)

France : Les démons de l’islamisme (46)

Des tueurs abattent le rival de Kaplan
Berlin, 8 mai 1997

La cinquantaine, Metin Kaplan est un fils à papa, mais à la mode islamiste. Son père, Cemalettin Kaplan, a fondé en 1984 l’État fédéral islamique d’Anatolie (Afid), un parti politique radical ayant pour visée de restaurer en Turquie le califat, aboli par Atatürk en 1924. Depuis l’Allemagne, où il s’est installé, il n’a cessé d’appeler à la guerre sainte et au renversement de la République turque. En France, il dispose de solides relais. Le 16 mai 1995, Cemalettin Kaplan rend son dernier soupir à Cologne. Quelques heures avant sa mort, soucieux de laisser l’oeuvre de sa vie en héritage, il nomme son fils Metin calife. Mais ce dernier n’est pas un foudre de guerre du point de vue théologique, ni d’ailleurs un parangon de vertu. Nombre de disciples de son père se détournent de lui et se rangent derrière un jeune médecin turc, l’imam Halil Ibrahim Sofu, dit docteur Yusuf. En juillet 1996, ce prétendant à la succession s’autoproclame calife à Berlin 1. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Metin Kaplan est vert de rage. Deux mois plus tard, lors d’un mariage à Berlin, il appelle à deux reprises et «sans détour» au meurtre de son rival 2. La fatwa semble efficace. En tout cas, les voeux de Kaplan sont vite exaucés: le 8 mai 1997, le docteur Yusuf est assassiné à son domicile berlinois.
Ce geste du ciel renforce aussitôt l’autorité de Kaplan sur son mouvement, qui compte mille trois cents adhérents en Allemagne, dont six cents en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. En 2000, le tribunal de Düsseldorf condamnera le calife à quatre ans de prison pour incitation au meurtre. La Turquie ne cesse de damander son extradition à l’Allemagne, mais Berlin craint que l’imam estrémiste ne soit torturé, voire condamné à mort. Finalement, en mai 2004, le gouvernement allemand a donné son accord, mais Kaplan, qui avait été libéré, a disparu de la circulation.
Les Renseignements généraux français suivent la carrière de Kaplan : «Si l’éxécution de son rival a renforcé l’autorité du calife, tout en étouffant les diverses formes de contestation interne, elle l’a encouragé à poursuivre dans la voie de la violence pour réaliser le grand projet de la Voix noire, à savoir déclencher un djihad général qui provoquerait les conditions d’un retour du calife en Anatolie (adoption de l’appellation d’origine) et l’instauration d’un régime théocratique, selon le modèle iranien 3.» Le chef du clan n’a rien d’un tendre. Selon les RG, il «voue une admiration sans bornes» à Ben Laden, avec qui il a eu plusieurs entretiens, en 1996 et 1997. Les autorités turques l’accusent d’ailleurs d’avoir préparé un attentat à la manière d’Al Qaïda en 1998, consistant à éliminer le «maximum de personnalités de haut rang» en faisant exploser au sol «un avion kamikaze contenant des explosifs». Cet attentat aurait été perpétré contre le mausolée de Mustafa Kemal à Ankara, à l’occasion des cérémonies officielles célébrant le 75ème anniversaire de la République turque. Dans le même temps, des militants auraient investi les mosquées en prenant les armes, pour susciter une répression et «générer une crise à l’algérienne».
Pourquoi les services intérieurs français éprouvent-ils de l’intérêt pour ce Turc réfugié en Allemagne? Tout simplement parce que l’État fédéral islamique d’Anatolie constitue le troisième courant de l’Islam turc en France! Placée sous la responsabilité d’un émir -c’est son appellation officielle- domocilié à Metz, l’organisation a souffert de l’expulsion en urgence absolue de deux de ses personnalités au milieu des années 90 4. Cette mesure en a visé deux autres en 2004. Composée de neuf comités, la structure française est surtout implantée en Rhône-Alpes, avec cinq mosquées. Le responsable de ce fief appartient d’ailleurs aux instances suprêmes du mouvement en Europe, notamment à la «commission des fatwas».
Située où ? ÀCologne. C’est l’Islam franco-allemand… Ce mouvement est très marginal et son implantation limitée. Sept lieux de culte sont affiliés au mouvement dans l’Est de la France, et trois en région parisienne, dont deux dans le 11ème arrondissement de la capitale. Au total, environ mille quatre cents fidèles fréquentent les mosquées inspirées par Metin Kaplan. Sur environ cinq millions de musulmans qui vivent en France, c’est peu. La fille du responsable du comité de Flers, dans l’Orne, a défrayé la chronique lors d’une affaire de port du voile au collège Jean-Monnet. Selon les services français, l’un des animateurs du comité de Montfermeil était «manifestement informé des projets d’attentats en Turquie». Il aurait même «envoyé des hommes de confiance à Cologne pour exfiltrer des documents compromettants que le calife ne désirait pas voir tomber entre les mains de la police allemande».
Dans une mosquée de Paris, cet homme «encourage l’esprit de djihad en direction des jeunes adeptes, lance des messages ultraviolents au cours de prêches enflammés, loue l’action de Ben Laden et montre son admiration envers les GIA algériens». Le 16 novembre 2001, le premier jour du Ramadan, l’imam de la mosquée de Montfermeil lit «entièrement le dernier discours d’Oussama Ben LAden, après avoir effectué un court exposé contre la politique des États-Unis». Il invite «à ne pas reconnaître les lois démocratiques, mais uniquement celles du Coran 5». À Villeurbanne, l’imam laisse entendre que «les musulmans sont des martyrs et les autres des vampires». Metin Kaplan propage aussi son idéologie en France en diffusant à plus de cinq cents exemplaires l’organe de presse du califat, «Le Peuple de Mahomet», imprimé à Düsseldorf. Dans son numéro du 7 au 13 février 2002, une autre revue du mouvement Kaplan, «Le Bonheur du siècle», donne des nouvelles rassurantes d’Oussama Ben Laden et du mollah Omar, «mis en lieu sûr avec leurs proches 6». Rien de très rassurant.
D’autant qu’il est en France un autre courant fondamentaliste turc, sans doute moins radical s’agissant des moyens, mais plus important par le nombre : le Milli Görus. Déclarée à la préfecture de police de Paris en 1987, sous le nom Tendance nationale-Union islamique en France (TN-UIF), cette mouvance émane elle aussi d’une structure allemande, constituant elle-même la façade européenne d’un ancien parti politique turc, le Parti de la vertu 7. Appelé d’abord Refah Partisi, puis Fazilet Partisi, le Parti de la vertu accède au pouvoir en Turquie après avoir emporté les élections législatives de décembre 1995. Nommé Premier ministre, son chef, Necmettin Erbakan, mène une politique contraire au principe de laïcité et finit par être destitué en 1997.
L’année suivante, la Cour constitutionnelle turque pononce la dissolution du Refah Partisi. D’inspiration «Frères musulmans», le Fazilet Partisi prend la suite, avec le soutien d’ l’Arabie saoudite. En 1999, la structure française, rebaptisée Institut des musulmans de France (IMF), est dirigée là aussi par un étranger, en l’occurrence, Ayhan Yilmaz, maire de la ville d’Ordu, située sur les bords de la mer Noire, dans le Nord-ouest de l’Anatolie 3. Cette année-là, deux associations sont créées pour mieux représenter le Milli Görus sur le territoire. Le mouvement peut revendiquer environ quarante-cinq lieux de culte et six mille six cents fidèles au total en France. Nicolas Sarkozy a fait le pari de l’associer au CFCM. Un pari de plus.

1- «Éléments sur la représentativité des organisations islamiques turques en France», DCRG.
2- Verdict du tribunal de Düsseldorf.
3- «L’Islam turc en France, DCRG, mars 1999.
4- «L’Islam en Frnace», DCRG, 19 décembre 2003.
5- «Informations concernant les prêches effectués dans les mosquées Kaplan», DST, 28 décembre 2001.
6- «Récent communiqué sur Ben Laden reproduit dans les colonnes du nouvel organe de presse du califat de Metin Kaplan», DCRG, 24 avril 2002.
7- «La présence fondamentaliste en France», DCRG, 23 désembre 2003.

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