France : Les démons de l’islamisme (70)

France : Les démons de l’islamisme (70)

La DGSE surveille les appareils de dialyse
Moyen-Orient, janvier 2004

Le message arrive codé à la centrale, boulevard Mortier à Paris. Ce jour de janvier 2004, l’un des officiers français en poste dans un pays du Moyen-Orient envoie une missive ultrasecrète. Selon des informations glanées sur place, un appareil de dialyse aurait été acheté peu avant à Dubaï, pour Ben Laden. L’un des hommes de confiance d’Al Qaïda, Abou Sayaf, se serait chargé de cette mission. Le chef terroriste est réputé atteint d’un diabète, ou d’un syndrome de Marfang. S’il est effectivement malade, il lui faut faire régulièrement des opérations de purification de son sang. Au siège de la DGSE, le tuyau est analysé avec circonspection. Ce n’est pas la première fois en effet qu’un espion croit tirer le fil d’Ariane censé le mener jusqu’à l’homme le plus recherché de la planète. En 2000, une source propre du service évoque pour la première fois une maladie du Saoudien. L’informateur évoque même un début de dépression. Mais le tuyau n’est pas recoupé.
Vraie ou fausse, la rumeur a déjà couru que Ben Laden s’était fait livrer un dispositif de traitement dans le fief taliban de Kandahar. À une époque, des espions de la DGSE avaient même obtenu le numéro de série d’un appareil de dialyse pouvant lui être destiné.
L’information ne provenait pas d’un service de renseignement étranger, mais d’une source traitée par un fonctionnaire de la «Piscine». La DGSE n’a jamais réussi à retrouver la société à l’origine de ce matériel, à supposer qu’il ait bien existé. «C’était peut-être bien de l’intox», confie un gradé du service. Un expert ajoute qu’il n’est d’ailleurs pas du tout certain de la maladie de Ben Laden, pourtant considérée comme évidente par la presse : «Je l’imagine mal pouvoir effectuer la moindre dialyse dans les conditions sanitaires que représente sa cavale après sa fuite des grottes de Tora Bora.»
En avril 2003, l’ancien chef du services de renseignement de crise de la DGSE, Alain Chouet, écrit à propos de Ben Laden que «personne ne semle le rechercher avec beaucoup d’énergie1». Il songe surtout aux Américains et aux Pakistanais. La DGSE assure ne pas vouloir marcher sur leurs plates-bandes. En fait, le service met à profit sa connaissance ancienne de l’Afghanistan. Son meilleur contact sur place, le commandant Massoud, a été assassiné deux jours avant l’effondrement des Twin Towers, mais les espions français se débrouillent bien dans les montagnes afghanes. Très tôt, la DGSE s’est intéressée aux organisations caritatives islamiques, elle a creusé leurs financements nébuleux et leurs liens avec le terrorisme. Dans les années 90, les espions français ont suivi de près un ancien pilote de chasse algérien, Kamerredine K., qui a fréquenté Ben Laden au bureau des services, l’office de recrutement des moudjahidine, à Peshawar. Lorsque l’intéressé débarque en Croatie pour importer le djihad en Europe, la DGSE scrute ses faits et gestes. Le service réussit à infiltrer des taupes dans les camps d’entraînement d’Al Qaïda. Un an avant le 11 septembre, un épais rapport sur l’entourage de Ben Laden est rédigé. Aujourd’hui, la DGSE détient plusieurs organigrammes de l’organisation, en fonction des hypothèses de travail. À chaque communiqué de Ben Laden ou de l’un de ses adjoints, le laboratoire analyse aussitôt la voix, pour vérifier l’authenticité du document. Un laboratoire spécialisé dipose d’une banque de données de mots authentifiés attribués à Ben Laden, qui sont comparés aux messages diffusés. Si le taux de concordance est élevé, les chances d’entendre la «vraie voix» de Ben Laden le sont aussi. Mais les officiers de la direction du renseignement, les hommes sur le terrain et les analystes à Paris, ne sont pas les seuls à travailler sur l’ennemi public numéro un de la planète. Le service action, spécialisé dans les opérations clandestines, est aussi mis à contribution. Un homme du renseignement confie : «Des informaions sur la localisation de Ben Laden, nous en avons tous les jours. Encore faut-il que ce soit fiable.» Au moins une fois, quelques mois avant les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, la DGSE croit tenir un tuyau solide. Elle tente même une délicate opération d’arrestation de l’homme le plus recherché du monde aux confins de l’Afghanistan et du Pakistan.
Le 24 juin 2003, Jacques Chirac rendait l’hommage de la République au travail fourni par nos espions depuis le 11 septembre. En 2003, alors que se profile la guerre en Irak, la DGSE avait vérifié la véracité des allégations américaines selon lesquelles Ben Laden et Saddam Hussein auraient signé une alliance de circonstance. Les agents à Bagdad ne trouvent rien. Le 5 février 2003, alors que Colin Powell projette des diapos et exhibe une fiole pour argumenter devant le Conseil de sécurité de l’ONU, une cellule de la DGSE décrypte ces indices en temps réel. Elle est réunie dans le centre de situation, une salle flambant neuve de la caserne Mortier, avec une vaste table en U et un grand écran. Quelques instants après l’intervention de son collègue américain, Dominique de Villepin dispose d’une analyse écrite des services. Chaque jour, la DGSE délivre trente à cinquante notes de renseignement à l’Élysée, à Matignon et aux ministères de la Défense, des Affaires étrangères et de l’Intérieur. Ce sont des «notes jaunes».
En étroite relation avec le Quai d’Orsay, le service dirigé par Pierre Brochand déjoue un projet d’attentat sur le rallye Paris-Dakar. Il a failli avoir lieu en janvier 2004, lors de la 10ème étape, prévue entre Néma, en Mauritanie, et Mopti, au Mali. Une partie du Groupe salafiste pour la prédication et le combat avait formenté un gros coup. Dirigée par Abderrezak «le Para», un ancien parachutiste de l’armée algérienne, une centaine d’hommes s’approchaient de l’itinéraire du rallye depuis plusieurs semaines, sur des véhicules 4×4 équipés de mitrailleuses lourdes 12,7. Mais le DGSE suivait leurs faits et gestes. Par l’intérmédiaire du Quai d’Orsay, les agents secerts font annuler l’étape en question et évitent un bain de sang ou une prise d’otages.
Le 19 janvier 2004, des fonctionnaires de la DGSE et de la DST accompagnent un diplomate au camp Delta, sur la base navale américaine de Guantanamo à Cuba. Sept Français y sont incarcérés dans le cadre de la «guerre globale contre le terrorisme». Dix jours plus tard, le 29 janvier, les services français et américains se rencontrent à la Maison-Blanche, en présence du secrétaire d’État à la sécurité intérieure, Tom Ridge. À la sortie, Ridge se félicite publiquement de la coopération avec les Français. Il faut dire qu’en un mois, depuis l’annulation de vols vers les États-Unis à Noël 2003, la DGSE a procédé à près de trente-cinq mille «criblages» de passagers en partance vers cette destination. Un «criblage» consiste à passer l’identité d’un passager au tamis des archives. L’antiterrorisme a déjà connu tâche plus gratifiante. Mais le travail de documentation est l’essence même du renseignement. La CIA demande souvant des vérifications. Comme les autres, les Américains colportent parfois des tuyaux sans queue ni tête. Le 24 novembre 2003, la centrale de Langley diffuse à la DGSE un message «immédiat», c’est-à-dire à traiter en urgence. En résumé: «Une bombe pourrait exploser le 25 décembre dans un café parisien et l’auteur en serait un certain Ali Ben Bougnoule.» Un responsable de la DGSE a dû se dévouer pour expliquer à ses interlocuteurs qu’ils avaient dû être manipulés par un mauvais plaisantin.

1- In politique étrangère, revue de l’IFRI, avril 2003.

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